1. Une enfant sans identité
Aux Archives départementales de Meurthe-et-Moselle est conservé un petit morceau de ruban de soie bleue. L’objet est modeste. Quelques centimètres de tissu, associés à un numéro : 9913. Derrière ce numéro se trouve une enfant. Elle s’appelle Ursule Palissot. Du moins est-ce ainsi que l’administration l’appelle à partir de l’automne 1806.
Avant cette date, presque tout nous échappe.
Nous ne connaissons pas le jour de sa naissance. Nous ne connaissons ni son père ni sa mère. Nous ne savons pas où elle a passé ses deux premières années, ni même si le prénom d’Ursule était celui qu’on lui donnait avant qu’elle n’apparaisse dans les archives.
Ce que nous savons commence à Nancy, en octobre 1806.
Une petite fille âgée d’environ deux ans est laissée au domicile de Nicolas Hubert Houbre, tisserand et marchand de vin, rue de la Fédération, au numéro 285. Elle est vêtue d’une petite jaquette bleue, de deux vêtements d’indienne blanche, porte un mouchoir de toile blanche autour du cou et un bonnet piqué blanc sur la tête.
Une femme inconnue l’a laissée là. Les documents ne disent pas qui elle est. Ils ne disent pas non plus pourquoi cette maison a été choisie, ni dans quelles circonstances précises l’enfant y a été laissée. À partir de cet instant, pourtant, l’administration se met à écrire.
Le commissaire de police intervient. L’enfant est décrite. Son âge est estimé. Elle est dirigée vers l’hospice. Un nom lui est attribué. Un numéro lui est donné. Des papiers sont produits pour conserver la trace de son arrivée.

Cette abondance administrative contraste brutalement avec le silence qui précède. En quelques jours, une enfant dont l’origine est inconnue devient Ursule Palissot, matricule 9913.
Son cas n’est pourtant pas seulement celui d’une petite fille abandonnée à Nancy. Il pose une question beaucoup plus vaste : Que faisait la société du début du XIXe siècle d’un enfant dont personne ne revendiquait la filiation ?
Il fallait lui donner une identité. Le nourrir. Le loger. Décider qui devait en avoir la charge. Conserver la trace de son existence. Prévoir aussi ce qu’il adviendrait de lui une fois sorti de la petite enfance.
Derrière le procès-verbal d’Ursule se trouve ainsi tout un système d’assistance destiné aux enfants trouvés et abandonnés.
Son dossier nous permet d’en observer plusieurs mécanismes : l’intervention de la police et de l’état civil, l’entrée à l’hospice, l’attribution d’une identité, le placement chez des particuliers, mais aussi la conservation de traces matérielles associées à certains enfants.
Parmi elles, ce morceau de ruban bleu.
Les archives de l’Hospice Saint-Stanislas de Nancy montrent que ce type d’objet n’était pas exceptionnel. Certains dossiers individuels conservent ainsi des rubans, des morceaux de tissu, des billets manuscrits, des médailles, voire des fragments de cartes à jouer.1
Dans certains cas, leur fonction est explicitement indiquée. Le dossier d’une enfant admise à Nancy en 1775 conserve ainsi un ruban de soie gris et bleu fixé à un billet donnant son identité et précisant qu’un billet semblable, muni du même type de ruban, devra être présenté pour pouvoir retirer l’enfant de l’hospice.2
De tels objets pouvaient donc, au moins dans certaines situations, servir de signes de reconnaissance et préserver la possibilité de reconnaître ultérieurement un enfant.
Le ruban conservé dans le dossier d’Ursule peut être replacé dans ce contexte. Mais les archives ne nous permettent pas d’aller plus loin. Nous ne savons pas qui l’a laissé avec elle. Rien ne prouve que la femme inconnue mentionnée dans les actes était sa mère. Rien ne permet non plus de connaître la signification précise qu’avait ce morceau de soie pour la personne qui l’avait placé là.
Il est tentant de combler ce vide. D’imaginer une mère contrainte d’abandonner son enfant, conservant l’espoir de la retrouver un jour. D’imaginer que ce ruban devait permettre de la reconnaître. D’imaginer un dernier geste avant de partir. Mais rien de cela n’est écrit dans le dossier.
Il ne reste que le ruban.
Et c’est justement en acceptant ce silence que l’histoire d’Ursule devient intéressante. Car son dossier ne nous permet pas seulement de suivre une existence individuelle. Il offre une porte d’entrée vers une réalité qui concernait de nombreux enfants : celle de grandir dans une société qui devait donner une place, un nom et un avenir aux enfants dont elle ignorait l’origine.
Pour comprendre ce que cela signifiait, il faut d’abord revenir à l’acte qui fait entrer Ursule dans les archives, en octobre 1806.
2. Abandonner un enfant au début du XIXe siècle
Dans les documents concernant Ursule Palissot, la personne qui l’abandonne n’a pas de nom. L’acte d’état civil parle simplement d’« une femme inconnue ».
Cette formule est frustrante. Elle empêche de répondre à la question qui vient presque immédiatement à l’esprit : pourquoi une enfant d’environ deux ans a-t-elle été laissée, un matin d’octobre 1806, chez un tisserand et marchand de vin de Nancy ?
Les archives d’Ursule n’en disent rien. Et c’est précisément ici qu’il faut séparer son histoire personnelle de l’histoire générale.
Nous ignorons pourquoi Ursule a été abandonnée. En revanche, les historiens connaissent mieux les conditions sociales dans lesquelles l’abandon des enfants s’est développé à la fin de l’Ancien Régime et au début du XIXe siècle.
Le phénomène n’était pas nouveau. Mais il avait pris une ampleur considérable au cours du XVIIIe siècle. À Paris, par exemple, l’Hôpital des Enfants-Trouvés accueillait 890 enfants en 1680, plus de 5 000 en 1760 et plus de 7 000 en 1772. Cette progression avait suffisamment frappé les contemporains pour qu’ils s’interrogent eux-mêmes sur ses causes et sur la capacité des institutions à entretenir tous ces enfants.3
Derrière le mot abandon, pourtant, se cachaient des situations très différentes. Il pouvait s’agir d’un nouveau-né déposé anonymement dans la rue, devant une église ou à proximité d’un établissement charitable. D’autres enfants étaient confiés directement à une institution ou laissés chez un particulier. Certains étaient abandonnés dès leurs premiers jours ; d’autres, comme Ursule, avaient déjà plusieurs mois ou plusieurs années.
Le vocabulaire employé dans les archives reflète cette diversité. On rencontre les expressions « enfant trouvé », « enfant abandonné » ou encore « enfant exposé ». Les termes ne sont pas toujours utilisés avec une parfaite constance au fil du temps. À Nancy, les archives distingueront notamment les enfants trouvés, de père et mère inconnus, des enfants abandonnés, dont les parents sont connus mais qui ont ensuite été délaissés.4
La qualification d’Ursule elle-même varie selon les documents. Le procès-verbal de l’hospice la présente comme une « enfant abandonnée ». Son acte de décès, près de quatre-vingt-sept ans plus tard, la dira « trouvée exposée à Nancy ».
Ces expressions ne décrivent pas nécessairement exactement le même geste, mais elles renvoient toutes, dans son cas, à une réalité essentielle : aucun parent connu ne vient établir sa filiation.
Une explication a longtemps été privilégiée : les enfants abandonnés auraient été avant tout les enfants de femmes non mariées. La naissance hors mariage constitue effectivement un élément majeur de cette histoire. À la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe, une grossesse hors mariage pouvait placer une femme dans une situation extrêmement précaire. À la réprobation morale pouvait s’ajouter une difficulté très concrète : travailler tout en élevant seule un très jeune enfant, avec peu de ressources et sans soutien familial ou paternel.
Le Code civil de 1804, adopté seulement deux ans avant l’abandon d’Ursule, renforce cette vulnérabilité sur un point particulièrement important. Son article 340 pose le principe selon lequel la recherche judiciaire de la paternité est interdite, sauf dans un cas exceptionnel lié à l’enlèvement. Une femme laissée seule avec un enfant né hors mariage dispose donc de très peu de moyens juridiques pour contraindre le père à assumer sa paternité.5
Les travaux consacrés au début du XIXe siècle montrent ainsi comment pouvaient se cumuler la réprobation sociale, la précarité économique et la faiblesse des recours juridiques dont disposaient les mères célibataires. Dans certaines situations, l’abandon à l’hospice pouvait alors apparaître comme l’une des rares solutions permettant à la mère de continuer à travailler ou simplement de subsister.6
Mais il serait faux d’en conclure que tous les enfants abandonnés étaient nés hors mariage. Les historiens ont précisément mis en garde contre cette équation trop simple. Des enfants légitimes eux-mêmes pouvaient être confiés à une institution lorsque leur famille n’avait plus les moyens de les nourrir. La pauvreté, une maladie, le décès d’un conjoint, l’absence du père ou une crise économique pouvaient fragiliser au point de rendre impossible l’entretien d’un enfant.
L’abandon n’a donc pas une cause unique. Il peut naître de la réprobation sociale, de la pauvreté, de l’isolement, de la disparition d’un parent… Ou de plusieurs de ces facteurs à la fois. Et les archives institutionnelles enregistrent généralement beaucoup mieux ce qui arrive à l’enfant après son abandon que ce qui a conduit une personne à prendre cette décision.
C’est exactement ce qui se produit avec Ursule. Son âge rend d’ailleurs son cas particulier. Ursule n’est pas un nouveau-né. Lorsqu’elle est recueillie en 1806, ceux qui l’examinent estiment qu’elle a environ deux ans. Elle a donc déjà vécu. Quelqu’un l’a nourrie pendant ses premières années. Quelqu’un l’a habillée. Elle a probablement déjà entendu une voix l’appeler par un prénom, reconnu des visages, peut-être prononcé ses premiers mots.
Mais aucun de ces éléments ne franchit la frontière de l’archive. Lorsque l’administration la prend en charge, elle ne peut constater que ce qu’elle voit : une enfant de sexe féminin, son âge approximatif, ses vêtements et le lieu où elle a été laissée.
Et même la date précise de cet abandon finit par devenir incertaine. Le procès-verbal de l’hospice, son ordre de réception et son registre d’immatriculation situent tous les faits au 20 octobre 1806, vers onze heures du matin. L’acte d’état civil, dressé le 26 octobre à la déclaration du commissaire Nicolas Sibien, affirme pourtant que la femme inconnue aurait laissé l’enfant chez Houbre le 5 octobre.
Pourquoi quinze jours de différence ? Aucun document connu ne permet de l’expliquer.
Le 20 octobre paraît mieux établi, puisqu’il est repris dans plusieurs pièces contemporaines et sera encore utilisé lors du mariage d’Ursule en 1829. Mais l’acte du 26 octobre existe lui aussi. L’incertitude doit donc rester.
Ce dont nous sommes certains, c’est du lieu. Le domicile du sieur Houbre, au numéro 285 de la rue de la Fédération, deuxième section de Nancy. Lui-même est désigné comme tisserand et marchand de vin.
Pourquoi chez cet homme ? Parce qu’il était connu de la femme ? Parce que son commerce rendait sa maison facilement identifiable ? Parce qu’elle pensait que l’enfant y serait rapidement découverte ? Ou simplement parce que les circonstances l’avaient conduite devant cette porte ? Là encore, aucune réponse. Et surtout, rien ne permet de transformer la mystérieuse femme en mère d’Ursule.
Elle a pu l’être. Mais une possibilité n’est pas un fait.
En revanche, à partir du moment où l’enfant est laissée chez Houbre, les responsabilités changent. L’inconnue disparaît des archives. Le marchand de vin, le commissaire de police, l’officier d’état civil puis les administrateurs de l’hospice prennent sa place dans les documents.
À partir de cet instant, l’abandon d’Ursule devient aussi une affaire publique.
Et l’une de ses premières tâches est fondamentale : donner une identité civile à une petite fille dont elle ignore jusqu’au véritable nom.
3. Quand l’administration remplace la famille
Pour un enfant né de parents connus, l’identité civile repose d’abord sur la filiation. Le père ou, selon les circonstances, une autre personne présente lors de l’accouchement déclare la naissance. L’acte indique le jour, le lieu, le sexe de l’enfant, son prénom, ainsi que le nom, la profession et le domicile de ses parents.
Pour un enfant trouvé, cette logique ne fonctionne plus. Il faut donc en construire une autre. Cette manière d’établir officiellement l’identité d’une personne est alors relativement récente.
Depuis la loi du 20 septembre 1792, les registres de naissances, mariages et décès ne sont plus tenus par les autorités religieuses mais par les communes. La Révolution a ainsi instauré un état civil laïc : désormais, c’est l’autorité publique qui enregistre et conserve juridiquement les grandes étapes de l’existence.7
Lorsque Ursule apparaît dans les archives en 1806, ce système n’a donc qu’une quinzaine d’années.
Le Code civil, publié en 1804, prévoit lui aussi le cas particulier des enfants trouvés. Son article 58 impose, pour un nouveau-né découvert sans famille connue, de remettre à l’officier de l’état civil l’enfant ainsi que les vêtements et autres effets trouvés avec lui. Un procès-verbal doit préciser les circonstances de la découverte, son âge apparent, son sexe, les noms qui lui sont donnés et l’autorité à laquelle il est confié.8
Ursule a environ deux ans et n’entre donc pas exactement dans la catégorie du « nouveau-né » visée par cet article. Pourtant, les documents conservés autour de son abandon suivent très clairement la même logique administrative.
Le premier geste consiste à décrire. L’enfant est de sexe féminin. Elle paraît âgée de deux ans. Elle porte une petite jaquette bleue, deux vêtements d’indienne blanche, un mouchoir de toile blanche autour du cou et un bonnet piqué blanc. Aucune marque particulière n’est relevée.
Aujourd’hui, cette précision vestimentaire peut sembler presque anecdotique. Elle ne l’est pas.
Lorsque la filiation ne permet pas d’identifier une personne, ce que l’on peut observer physiquement prend une importance particulière. Les vêtements, les objets trouvés avec l’enfant, une marque corporelle, son âge apparent ou les circonstances de sa découverte deviennent autant d’éléments susceptibles de contribuer à son identification.
Dans le cas d’Ursule, ces quelques vêtements entrent ainsi dans sa première description administrative.
Le second geste consiste à estimer.
Personne ne connaît sa date de naissance. On considère simplement qu’elle a environ deux ans. Cette approximation va pourtant avoir des conséquences durables.
Lors de son mariage en 1829, Ursule est dite âgée de vingt-cinq ans, un mois et cinq jours. Si l’on remonte exactement cette durée à partir du 25 novembre 1829, on arrive au 20 octobre 1804. Il serait tentant d’y voir sa véritable date de naissance. Ce serait aller trop loin. Il semble plutôt qu’au fil du temps, l’administration ait transformé les deux informations dont elle disposait — une réception le 20 octobre 1806 et un âge estimé à deux ans — en un repère chronologique utilisable.
Une estimation finit ainsi par fournir un repère chronologique précis à l’administration.
La naissance biologique demeure inconnue. Mais l’état civil, lui, a besoin d’un âge.
Le troisième geste est encore plus fondamental. Il faut nommer l’enfant.
L’acte dressé à Nancy indique qu’elle sera inscrite sous les prénom et nom d’Ursule Palissot. Le texte ne dit pas pourquoi ces noms ont été choisis. Nous ignorons donc si « Ursule » était déjà son prénom ou s’il lui est donné à cette occasion. Rien ne permet davantage de rattacher le patronyme Palissot à sa famille d’origine. Ce nom devient pourtant le sien. Elle se mariera sous ce nom. Ses enfants porteront ce nom dans leur filiation maternelle. Elle mourra sous ce nom près de quatre-vingt-sept ans plus tard.
L’identité qui lui permet de traverser toute sa vie civile se construit donc non pas à partir d’une déclaration familiale, mais à travers les actes produits par l’administration.
L’hospice ajoute ensuite une autre forme d’identification. Dans son registre, Ursule reçoit le numéro 9913.

Vu deux siècles plus tard, ce procédé peut paraître froid. Un nom. Puis un numéro. Mais le matricule répond à une nécessité très concrète. Les établissements qui prennent en charge les enfants trouvés doivent pouvoir distinguer des centaines, puis des milliers de dossiers, enregistrer les admissions et relier chaque enfant aux différentes pièces produites pendant sa prise en charge.
Les fonds conservés de l’Hospice Saint-Stanislas montrent l’ampleur de cette organisation. Les Archives départementales de Meurthe-et-Moselle conservent de longues séries de registres matricules : le registre couvrant la période 1792-1814, par exemple, rassemble les numéros 6972 à 12190. D’autres registres suivent les enfants placés, leurs nourriciers, les communes où ils résident et les mouvements successifs de leur prise en charge.9
Le numéro n’efface donc pas le nom. Il permet à l’administration de suivre le dossier et le parcours de la personne qui le porte.
Ursule se trouve ainsi à la rencontre de deux systèmes d’identification. Dans l’état civil, elle est Ursule Palissot. Dans l’administration de l’hospice, elle est aussi 9913.
L’un lui fournit une identité civile. L’autre permet d’organiser sa prise en charge. Et son dossier montre à quel point plusieurs autorités interviennent successivement. Le commissaire de police Nicolas Sibien constate la situation de l’enfant. L’officier de l’état civil l’inscrit dans les registres de Nancy. L’autorité municipale ordonne sa réception. L’hospice l’immatricule. Puis une autre commune intervient quelques jours plus tard lorsqu’il faut organiser son placement.
L’abandon d’un enfant mobilise ainsi toute une chaîne administrative.
Ce fonctionnement révèle quelque chose de plus large que la seule histoire d’Ursule. À partir de la Révolution, la preuve officielle de l’état civil d’un individu ne repose plus sur les seuls registres paroissiaux : elle relève désormais des registres tenus par les communes. La commune enregistre et conserve désormais la preuve de sa naissance, de son mariage et de son décès.
Dans le cas d’un enfant dont la famille est inconnue, l’administration doit aller encore plus loin : elle doit construire les repères que la filiation aurait normalement fournis. Un nom. Un âge. Un lieu. Un dossier. Un numéro.
Nous sommes encore loin de la protection de l’enfance telle qu’elle existe aujourd’hui. Mais l’enfant trouvé entre dans un dispositif qui cherche à savoir qui il est, où il se trouve et qui doit en avoir la charge.
Le dossier d’Ursule montre ce mécanisme dans sa forme la plus concrète.
Une petite fille dont le passé est inconnu est laissée au domicile d’un marchand de vin. Quelques jours plus tard, l’administration peut déjà dire d’elle :
Ursule Palissot.
Environ deux ans.
Nancy.
Matricule 9913.
Elle possède désormais une identité civile. Reste encore à lui trouver une place. Car l’hospice où elle vient d’être enregistrée n’est pas nécessairement destiné à devenir sa maison.
4. L’hospice n’était qu’un passage
Le 20 octobre 1806, un ordre est adressé aux administrateurs des hospices civils de Nancy :
« Messieurs les administrateurs des hospices civils de la ville de Nancy recevront la nommée Ursule Palissot, paraissant âgée de deux ans […] »
Le mot important est peut-être simplement celui-ci : recevront.
Ursule entre à l’hospice. Cela ne signifie pas pour autant qu’elle va y grandir. Pour comprendre ce qui lui arrive ensuite, il faut revenir un peu en arrière, car l’établissement dans lequel elle est admise possède déjà une histoire mouvementée.
À Nancy, l’Hôpital des enfants trouvés est créé le 28 juillet 1774 par lettres patentes de Louis XVI. Il doit accueillir les enfants abandonnés, tandis que les Sœurs de la congrégation de Saint-Charles participent à la vie quotidienne de l’établissement. Dès cette époque, l’hôpital n’a pas vocation à élever tous les enfants entre ses murs. Jusqu’à la Révolution, il en reçoit en moyenne environ 370 par an, dont beaucoup ne font que passer avant d’être placés à la campagne. L’établissement est donc déjà autant un lieu de réception et d’organisation qu’un lieu d’hébergement.
La Révolution transforme profondément les principes qui entourent cette assistance. En 1793, la prise en charge des enfants abandonnés est présentée comme une responsabilité de la Nation. L’ancien Hôpital des enfants trouvés prend alors le nom d’Hospice des enfants de la patrie.
Sous le Directoire, les hospices civils sont réorganisés. À Nancy, une commission administrative est instituée en 1796 et entreprend de restructurer les différents établissements de la ville.10
La question de la tutelle des enfants évolue elle aussi. La législation révolutionnaire avait déjà fait entrer leur prise en charge dans le champ de l’administration publique. Puis la loi du 15 pluviôse an XIII (4 février 1805) confie expressément la tutelle des enfants admis dans les hospices aux commissions administratives de ces établissements. L’un de leurs membres peut exercer les fonctions de tuteur, tandis que les autres forment le conseil de tutelle.11
Cette précision est importante pour comprendre le monde dans lequel Ursule entre. L’hospice n’est pas seulement chargé de lui fournir un toit ou de trouver quelqu’un pour l’élever.
En l’absence de parents connus, l’institution assume aussi une fonction que la famille aurait normalement remplie.
Lorsqu’Ursule est admise en 1806, l’établissement n’occupe ses locaux que depuis un an. L’ancien Hôpital des enfants trouvés avait été installé en 1778 dans l’ancienne vénerie ducale. Il y demeure jusqu’en 1805.
La commission administrative souhaitant réunir progressivement dans une même maison plusieurs catégories d’enfants pauvres, elle choisit l’ancien collège des Jésuites, situé à l’extrémité de la rue Saint-Dizier, près de la porte Saint-Nicolas.
Le 5 octobre 1805, les Enfants de la patrie y sont transférés. L’établissement prend alors le nom d’Hospice des orphelins. Le terme peut prêter à confusion. Tous les enfants qui en dépendent ne sont pas orphelins. Certains ont perdu leurs parents. D’autres ont été abandonnés alors que leur père ou leur mère étaient connus. D’autres encore ont été trouvés sans qu’aucune filiation puisse être établie.
À partir de 1809, ces différentes catégories sont réunies sous le même toit, mais continuent encore quelque temps à relever de règles et de budgets distincts. Ursule entre donc dans un établissement appelé « hospice des orphelins », alors même que sa situation est celle d’une enfant dont les parents sont inconnus.
Une chose demeure constante malgré les changements de régime, de nom et d’organisation : beaucoup d’enfants vivent en dehors de l’établissement qui les prend en charge. C’était déjà le cas avant la Révolution. Cela reste le cas au début du XIXe siècle.
Les archives de l’Hospice Saint-Stanislas indiquent qu’à cette époque 60 à 70 % des enfants dépendant de l’institution sont placés à l’extérieur, notamment chez des nourriciers à la campagne ou, pour les plus âgés, en apprentissage. Selon les archives de l’établissement, une centaine d’enfants environ seulement vivent alors dans l’hospice lui-même.12 Le système nancéien repose donc largement sur le placement extérieur.
L’hospice reçoit l’enfant, l’enregistre et conserve sa trace administrative, mais une grande partie de son existence peut se dérouler ailleurs.
Dans le cas d’Ursule, ce mécanisme apparaît avec une rapidité remarquable. Elle est reçue le 20 octobre 1806. Le 29 octobre, seulement neuf jours plus tard, à Belleau, le maire rédige déjà une attestation indiquant qu’un foyer est disposé à l’accueillir.
L’attestation est établie par François Dommartin, maire de Belleau. Elle concerne le foyer de Charles Vautrin, propriétaire dans la commune, que le registre matricule d’Ursule désignera comme son nourricier. Mais le texte de l’attestation apporte une nuance intéressante :
« Nous, François Dommartin, maire de la commune de Belleau, certifions que la femme du sieur Charles Vautrin, propriétaire au dit lieu, est d’avis d’élever l’enfant qu’elle demande de l’hospice des enfants trouvés de Nancy. »
Administrativement, c’est donc Charles Vautrin qui apparaît dans le registre. Dans le document rédigé à Belleau, en revanche, c’est sa femme qui demande à élever l’enfant. Son prénom n’est pas donné. Il serait hasardeux d’en déduire précisément comment les tâches étaient réparties dans le foyer. Mais cette différence entre les deux documents est intéressante : le registre retient le nom de Charles Vautrin, tandis que l’attestation locale fait apparaître sa femme comme celle qui demande concrètement à recevoir l’enfant.
Ursule a environ deux ans. Le registre désigne Charles Vautrin comme son « nourricier », tandis que l’attestation précise que sa femme souhaite élever l’enfant. Les deux documents montrent ainsi que le placement ne se réduit pas ici à la seule question de l’allaitement : il s’agit aussi d’accueillir et d’élever l’enfant hors de l’hospice.
Le registre résume ainsi sa nouvelle situation en quelques mots : Charles Vautrin — Belleau.
L’assistance ne s’arrête donc pas aux portes de l’hospice. Elle relie l’administration de Nancy, la commune rurale de Belleau et le foyer qui reçoit l’enfant.
Ce système répond d’abord à une réalité très concrète : l’hospice ne peut héberger entre ses murs tous les enfants dont il assure la prise en charge.
Le placement à l’extérieur permet d’organiser leur entretien tout en continuant à suivre leur situation dans les registres de l’institution. Mais il transforme aussi profondément la vie de l’enfant. Celui-ci quitte l’hospice pour entrer dans un foyer qui n’est pas celui de sa famille d’origine. Il peut y rester plus ou moins longtemps. Il peut également connaître plusieurs placements au cours de son enfance.
Les archives de Saint-Stanislas témoignent de ces circulations : les registres suivent les nourriciers, les communes de placement, les changements de situation, les retours à l’hospice, les décès ou parfois les restitutions aux familles.
Pour Ursule, malheureusement, cette continuité documentaire nous échappe. Nous savons qu’elle est confiée au foyer Vautrin. Nous ne savons pas combien de temps elle y demeure. Nous ignorons si elle connaît ensuite d’autres placements. Nous ne savons pas non plus dans quelles conditions elle grandit. Après une série de documents exceptionnellement précis — abandon, vêtements, réception, matricule, placement — l’administration devient soudain beaucoup plus silencieuse. En octobre 1806, personne ne sait encore ce que deviendra Ursule Palissot.
Parmi les traces de son admission subsiste pourtant un objet minuscule. Un morceau de soie bleue.

Et cet objet conduit vers une autre particularité de l’histoire des enfants trouvés : les signes que certains portaient avec eux au moment de leur abandon.
5. Un ruban pour reconnaître un enfant ?
Parmi tous les documents conservés autour d’Ursule Palissot, une pièce se distingue immédiatement. Ce n’est ni un registre, ni un procès-verbal, ni une attestation administrative.
C’est un morceau de ruban de soie bleue.
Plus de deux siècles après l’abandon de l’enfant, l’objet existe toujours. À première vue, sa présence peut sembler étrange. Pourquoi conserver un simple morceau de tissu avec les papiers d’une enfant trouvée ? Pour le comprendre, il faut revenir à une pratique que l’on retrouve dans les archives des enfants trouvés : celle des signes de reconnaissance.
Lorsqu’un enfant était abandonné, il pouvait porter avec lui un objet, un billet ou un signe particulier. Les formes étaient extrêmement diverses.
Dans les dossiers anciens de l’Hospice Saint-Stanislas de Nancy, les archives ont notamment conservé des rubans de soie de différentes couleurs, parfois seuls, parfois associés à des billets manuscrits donnant un prénom, un âge ou d’autres renseignements sur l’enfant.13
Ces objets ne racontent pas tous la même chose. Dans certains dossiers, un simple ruban est conservé sans que sa signification soit explicitée. Dans d’autres, le billet qui l’accompagne donne des renseignements permettant de préserver une partie de l’identité de l’enfant. Et quelques documents vont beaucoup plus loin : ils montrent explicitement que l’objet devait pouvoir servir à reconnaître ou réclamer l’enfant ultérieurement.
En août 1775, par exemple, une petite fille admise à Nancy sous le nom de Marie Anne Henriette Élisabeth Denyse est accompagnée d’un ruban de soie rayé gris et bleu fixé à un billet. Celui-ci donne son identité, sa date de naissance et son baptême, puis précise qu’un billet semblable, muni du même type de ruban, devra être présenté pour pouvoir retirer l’enfant.
Quelques mois plus tôt, un garçon nommé Pierre Basile Gaspard Antoine avait été déposé avec un billet fixé à un ruban. Le texte indiquait notamment sa date de naissance et les prénoms souhaités pour lui, avant d’ajouter que sa mère conservait un double de l’écrit.14 Dans ces cas au moins, la fonction est claire : l’abandon n’efface pas entièrement la possibilité d’un retour.
Ces documents obligent à nuancer l’image d’un abandon qui signifierait toujours une rupture définitive et volontaire avec l’enfant. Dans certains cas, la personne qui le confie à l’hospice laisse volontairement des informations permettant de l’identifier : un prénom, une date de naissance, un renseignement sur son baptême, un morceau de tissu particulier, un billet dont un double est conservé ailleurs.
Cela ne signifie évidemment pas que tous ces enfants seront un jour repris. Cela ne signifie pas non plus que toutes les personnes qui abandonnent un enfant espèrent revenir. Mais les signes de reconnaissance montrent qu’au moins pour certaines familles ou certaines mères, confier un enfant et effacer toute possibilité de le retrouver ne sont pas nécessairement la même chose.
Dans certains cas, l’abandon peut avoir lieu dans une situation de détresse que l’on espère temporaire. Il peut aussi être accompagné du souhait de laisser à l’enfant une trace de son identité. Ou simplement de conserver une preuve qui permettrait, un jour, de démontrer un lien avec lui.
Il faut toutefois rester prudent. Un objet ne permet pas, à lui seul, de reconstruire les intentions de la personne qui l’a laissé. Deux rubans semblables peuvent avoir eu des significations très différentes. Et c’est précisément là que le contexte historique atteint sa limite.
Nous savons qu’un morceau de soie bleue a été conservé avec les documents relatifs à Ursule Palissot. Nous savons également que, dans le même hospice, d’autres enfants ont été accompagnés de rubans ou de billets dont la fonction de reconnaissance est parfois explicitement indiquée. Il est donc légitime de replacer le ruban d’Ursule dans cette pratique. Mais il serait hasardeux d’écrire :
« Sa mère lui laissa un ruban afin de revenir la chercher plus tard. »
Nous n’en savons rien. Le procès-verbal parle seulement d’une femme inconnue. Aucun document conservé ne permet d’établir qu’elle était la mère d’Ursule.
La petite notice associée au morceau de soie ne nous donne pas davantage une explication certaine de sa fonction. Peut-être était-ce effectivement un signe destiné à permettre une reconnaissance. Peut-être avait-il une autre signification. Peut-être n’en avait-il aucune au-delà de sa présence parmi les effets de l’enfant.

Les autres dossiers de Nancy montrent justement pourquoi cette prudence est nécessaire : parfois les mots expliquent l’objet ; parfois il ne reste que l’objet.
Il y a quelque chose d’assez paradoxal dans ces archives. L’administration consigne des noms, des numéros, des dates et des placements. Mais certains des témoignages les plus immédiats de l’abandon ne sont justement pas des actes officiels : un ruban, une médaille, un billet plié dans des vêtements. Ces objets ont parfois traversé les siècles alors que presque tout ce qu’ils auraient pu raconter des personnes qui les ont laissés a disparu.
Nous pouvons encore connaître la couleur d’un morceau de tissu choisi à la fin du XVIIIe ou au début du XIXe siècle. Nous pouvons parfois lire quelques mots laissés avec un enfant. Mais nous ignorons souvent le visage de la personne qui les a déposés, les circonstances précises de son geste et ce qu’elle est devenue ensuite.
Le signe destiné, dans certains cas, à préserver une possibilité de reconnaissance devient alors pour nous la trace d’un lien dont l’autre extrémité a disparu.
C’est ce qui se produit avec Ursule. Son ruban a survécu. Ses parents, eux, restent inconnus. Et les années qui suivent son placement à Belleau sont presque entièrement silencieuses.
Lorsque les archives nous permettent enfin de retrouver Ursule avec certitude, vingt-trois années ont passé. Elle n’est plus une petite fille confiée à un foyer nourricier. Elle a environ vingt-cinq ans et souhaite se marier. Mais pour devenir légalement l’épouse de Joseph Venacter, elle doit d’abord résoudre un problème que la plupart des futurs époux de son époque ne rencontrent pas de la même manière : comment prouver qui l’on est lorsque l’on ne connaît ni son père, ni sa mère, ni même sa véritable date de naissance ?
6. Grandir sans filiation
Après le 29 octobre 1806, le dossier personnel d’Ursule Palissot devient presque silencieux. Nous savons qu’elle a été confiée au foyer de Charles Vautrin, à Belleau. Nous savons également qu’elle réapparaît vingt-trois ans plus tard à Morey. Entre les deux, rien ou presque. Ce silence empêche de raconter l’enfance d’Ursule.
Il n’empêche pas, en revanche, de comprendre le cadre dans lequel une enfant trouvée pouvait grandir au début du XIXe siècle.
Et ce cadre change précisément pendant son enfance. Lorsqu’Ursule est abandonnée en 1806, les institutions chargées des enfants trouvés héritent encore largement des réformes de la période révolutionnaire.
Cinq ans plus tard, le 19 janvier 1811, Napoléon signe un décret qui donne une organisation générale beaucoup plus précise à leur prise en charge.
Ursule a alors environ sept ans.
Le texte distingue trois catégories d’enfants confiés à la charité publique : les enfants trouvés, nés de père et mère inconnus ; les enfants abandonnés, dont les parents sont connus mais ne peuvent plus être retrouvés ou sollicités ; et les orphelins pauvres, privés de père et de mère et dépourvus de moyens d’existence.15
Selon ces définitions, Ursule appartient à la première catégorie. Ses parents sont inconnus.
Mais le décret ne se contente pas de classer les enfants. Il tente d’organiser leur existence jusqu’à l’âge où ils pourront subvenir à leurs besoins par leur travail.
Le parcours prévu par l’administration repose largement sur l’âge. Les nouveau-nés doivent être placés en nourrice dès que possible. Les enfants restent ensuite en nourrice ou en sevrage jusqu’à l’âge de six ans.
À partir de six ans, le décret prévoit qu’ils soient, « autant que faire se pourra », mis en pension chez des cultivateurs ou des artisans.
Puis vient une nouvelle étape à douze ans. Les enfants qui n’ont pas fait l’objet d’une autre décision doivent être placés en apprentissage.
Le texte distingue alors les garçons et les filles. Les garçons peuvent être confiés à des laboureurs ou à des artisans. Les filles doivent être placées chez des ménagères, des couturières ou d’autres ouvrières, ou encore dans des fabriques et manufactures.
Le décret prévoit également un système de surveillance : les pensions versées doivent s’appuyer sur des certificats des maires attestant notamment que l’enfant a été vu, tandis que les commissions administratives doivent organiser des visites auprès des enfants placés.
Ces dispositions disent beaucoup de la manière dont l’assistance envisage leur avenir. Il ne s’agit pas seulement de les maintenir en vie pendant l’enfance. Il faut progressivement les conduire vers une situation dans laquelle ils pourront travailler et subvenir à leurs propres besoins.
Le placement familial, puis l’apprentissage, constituent donc les étapes du parcours envisagé par l’administration : nourrir l’enfant, l’élever hors de l’hospice lorsque cela est possible, puis l’insérer dans le monde du travail. Cette conception est évidemment très éloignée de celle que nous associons aujourd’hui à la protection de l’enfance.
L’objectif n’est pas seulement éducatif. Il est aussi économique et social. Dans cette logique, l’enfant pauvre doit progressivement pouvoir trouver sa place par le travail.
Pour un enfant trouvé, une différence fondamentale demeure : aucune famille connue n’est là pour décider de son avenir.
Comme nous l’avons vu, depuis 1805 les enfants admis dans les hospices sont placés sous la tutelle de leurs commissions administratives. Le décret de 1811 s’inscrit dans cette organisation.
Pour Ursule, il n’existe officiellement ni père ni mère auxquels demander une autorisation, ni réseau familial connu chargé de prendre les décisions que suppose son enfance.
À la place de cette autorité familiale intervient une institution. C’est elle qui organise le placement. C’est elle qui conserve les registres. C’est elle qui participe aux décisions concernant les conditions dans lesquelles l’enfant doit être élevé puis, plus tard, orienté vers le travail.
Entre l’hospice, les maires des communes et les foyers nourriciers se dessine ainsi tout un réseau administratif autour d’un enfant dont la famille est inconnue. Sur le papier du moins. Car une loi décrit ce que l’État veut organiser. Elle ne raconte pas nécessairement ce que chaque enfant vit réellement. Les moyens peuvent varier. Les placements peuvent durer ou échouer. Un enfant peut changer de foyer. Les contrôles eux-mêmes peuvent être plus ou moins réguliers.
Et c’est ici qu’il serait particulièrement tentant de remplir le silence laissé par les archives d’Ursule. Le décret permettrait presque de lui construire une enfance théorique. À sept ans, elle aurait pu être placée chez un cultivateur ou un artisan. À douze ans, devenir apprentie. Puis entrer dans un foyer comme domestique ou ouvrière. Mais rien ne permet d’affirmer que son parcours a suivi exactement ce modèle.
Nous ne savons pas combien de temps elle est restée chez les Vautrin. Nous ne savons pas si elle a ensuite été placée dans un autre foyer. Nous ne savons pas si elle a été apprentie chez une couturière, employée auprès d’une ménagère ou envoyée dans une manufacture. Nous ne savons même pas combien de familles elle a connues.
Le cadre historique permet de comprendre ce qui pouvait arriver à une enfant dans sa situation. Il ne permet pas de décider ce qui lui est arrivé.
Les archives nancéiennes montrent toutefois que le placement en apprentissage des enfants assistés n’était pas seulement un principe inscrit dans la législation. Le fonds de l’Hospice Saint-Stanislas conserve, pour le XIXe siècle, des listes d’entrées et de sorties, des documents relatifs aux familles d’accueil, mais également des placements en apprentissage et des brevets d’apprentissage.16
Le passage de l’enfance au travail appartient donc bien au fonctionnement concret de l’institution nancéienne. Cette orientation correspond aussi à la société dans laquelle grandit Ursule.
Le décret de 1811 lui-même envisage l’apprentissage dès l’âge de douze ans. Dans les milieux populaires, le passage de l’enfance au travail pouvait donc intervenir très tôt, par l’apprentissage, le service domestique, les travaux agricoles ou les activités artisanales.
Pour un enfant trouvé sans patrimoine familial connu, l’acquisition d’un savoir-faire et la possibilité de gagner sa vie prennent une importance particulière. Le système d’assistance vise ainsi, à terme, à conduire l’enfant vers une situation où il pourra subvenir lui-même à ses besoins.
Ce monde est ainsi très éloigné de l’image d’un « orphelinat » dans lequel un enfant entrerait petit pour ne ressortir qu’une fois adulte.
Le système d’assistance repose ainsi largement sur des circulations : l’hospice, une nourrice, une famille, parfois une autre, puis un artisan, un cultivateur, une ménagère ou un employeur.
L’institution demeure en arrière-plan, mais une grande partie de leur vie se déroule ailleurs.
Une question vient naturellement à l’esprit : Ursule savait-elle lire et écrire ? Nous n’en savons rien. Et là encore, il faut éviter de projeter sur son enfance le système scolaire de la fin du XIXe siècle. Ursule grandit plusieurs décennies avant les grandes réformes qui structureront progressivement l’instruction primaire au cours du XIXe siècle.
La loi Guizot de 1833, postérieure à son enfance, imposera notamment à chaque commune l’entretien d’une école primaire élémentaire de garçons. Les lois de la Troisième République iront beaucoup plus loin : gratuité de l’enseignement primaire public en 1881, puis instruction obligatoire en 1882.17
L’enfance d’Ursule se situe donc bien avant ces grandes étapes.
Cela ne signifie évidemment pas qu’il n’existait ni écoles ni enseignement avant elles. Les hospices, les institutions religieuses, les maîtres d’école et les communes pouvaient dispenser une instruction élémentaire. Mais sa diffusion était très inégale, et nous ne disposons d’aucune pièce permettant de savoir ce qu’Ursule elle-même a appris.
L’administration a conservé la trace de son admission. Elle a décrit ses vêtements. Elle a enregistré son placement. Elle a gardé son matricule. Elle ne nous dit presque rien de ce qu’elle a appris, de ce qu’elle pensait ou de la manière dont elle comprenait sa propre situation.
Une autre question est encore plus difficile. Quand Ursule a-t-elle compris qu’elle ne connaissait pas ses parents ? Nous ne pouvons évidemment pas le savoir. Peut-être connaissait-elle son histoire depuis l’enfance. Peut-être lui a-t-elle été expliquée progressivement. Peut-être ne disposait-elle que des informations contenues dans les papiers de l’hospice. Aucun texte ne permet de reconstruire cette expérience intime.
Mais son absence de filiation connue n’est pas seulement une réalité abstraite conservée au fond d’un registre. Elle aura des conséquences concrètes.
Ursule porte un nom qui ne renvoie à aucune famille connue. Elle ne possède pas d’acte de naissance ordinaire donnant les noms de ses parents. Dans une société où l’on est couramment identifié comme le fils ou la fille de quelqu’un, cette absence n’est pas une simple case vide. Elle intervient dans la manière dont une personne peut prouver qui elle est.
Pendant vingt-trois ans, les documents actuellement connus ne nous permettent presque plus de suivre Ursule.
Puis, en novembre 1829, elle réapparaît. Elle n’est plus l’enfant de deux ans décrite par un commissaire de police. Elle a environ vingt-cinq ans, vit à Morey et est qualifiée de « fille de secours ». Elle souhaite épouser Joseph Venacter.
Et c’est à cet instant que les papiers établis lors de son abandon reprennent toute leur importance. Car pour se marier, Ursule doit prouver son identité. Elle ne peut pas produire ce que présente normalement un futur époux : un acte de naissance ordinaire établissant sa filiation. À la place, elle présente un autre document : sa réception aux enfants trouvés de Nancy.
Vingt-trois ans après avoir permis à l’administration de prendre en charge une petite fille sans parents connus, ce papier va désormais servir à établir l’identité de cette même enfant devenue adulte au moment de son mariage.
7. Se marier lorsque l’on ne connaît aucun parent
Le 25 novembre 1829, à dix heures du matin, Ursule Palissot se présente à la maison commune de Morey. Vingt-trois années ont passé depuis son admission parmi les enfants trouvés de Nancy. Elle souhaite épouser Joseph Venacter.
À première vue, rien de plus ordinaire.
Le mariage constitue alors une étape essentielle de la vie adulte. Il permet de former officiellement un nouveau foyer et inscrit les époux dans un cadre familial reconnu par la loi. Mais le mariage est aussi un acte d’état civil particulièrement exigeant. Pour se marier, il ne suffit pas de déclarer vouloir s’unir. Il faut aussi prouver qui l’on est.
Et c’est précisément là que le passé d’Ursule réapparaît.
Sous le Code civil, l’officier de l’état civil doit normalement se faire remettre l’acte de naissance de chacun des futurs époux.
Lorsqu’une personne est dans l’impossibilité de le produire, la loi prévoit une solution : un acte de notoriété peut permettre d’établir son identité, son lieu et, autant que possible, l’époque de sa naissance. L’acte de mariage doit ensuite rappeler plusieurs informations essentielles : le nom, l’âge, la profession, le domicile et le lieu de naissance des époux, mais aussi les noms, professions et domiciles de leurs père et mère.18
La filiation occupe donc une place centrale.
Pour Ursule, aucune filiation connue n’apparaît dans les papiers. Elle ne peut fournir ni le nom d’un père, ni celui d’une mère. À la place, son acte de mariage revient directement aux documents établis lors de son admission parmi les enfants trouvés :
« Ursule Palissot, âgée de vingt-cinq ans, un mois et cinq jours, laquelle a été placée aux enfants trouvés de la ville de Nancy le 20 octobre 1806 à l’âge de deux ans […] »
Et le maire précise que sa réception aux enfants trouvés est jointe au registre. Cette petite phrase est essentielle.
Le document établi lors de la prise en charge d’Ursule devient ainsi, vingt-trois ans plus tard, une pièce permettant d’établir son identité pour son mariage. Les traces produites par l’administration autour de l’enfant servent désormais à identifier la femme adulte qu’elle est devenue.
L’âge indiqué dans l’acte traduit lui aussi cette construction administrative. Ursule est dite âgée de vingt-cinq ans, un mois et cinq jours, ce qui ramène précisément au 20 octobre 1804. Or le 20 octobre correspond à sa date d’admission en 1806, lorsqu’elle avait été estimée âgée d’environ deux ans. Cette précision ne permet donc pas d’établir sa véritable date de naissance : elle semble résulter du repère chronologique construit à partir de son admission à l’hospice. Sa naissance demeure inconnue. Son âge, en revanche, peut désormais être calculé avec précision dans les actes.

Une approximation finit ainsi par produire une précision administrative. La naissance biologique demeure inconnue. Son existence civile, elle, peut être datée.
La présence des parents dans les actes de mariage n’est pas seulement une formalité destinée aux généalogistes futurs. Sous le Code civil, la famille conserve une véritable place juridique dans le choix matrimonial. Une fille de moins de vingt et un ans ne peut se marier sans le consentement de ses père et mère.
Même au-delà de l’âge auquel le consentement parental est obligatoire, le Code prévoit encore, dans certaines conditions, des « actes respectueux » : ils doivent formellement demander le conseil de leurs parents avant de pouvoir passer outre à leur opposition. Pour les hommes, cette obligation peut se prolonger jusqu’à trente ans. Et lorsqu’un parent auquel l’acte devrait être adressé a disparu, son absence doit elle-même être établie selon une procédure prévue par la loi.19
Le mariage n’est donc pas conçu uniquement comme l’affaire de deux individus. La parenté continue à entourer juridiquement leur décision.
Ursule a environ vingt-cinq ans lorsqu’elle se marie. Elle n’a plus besoin du consentement exigé d’une jeune femme de moins de vingt et un ans. Mais une difficulté plus fondamentale demeure : elle ne connaît aucun parent dont elle puisse faire état. L’acte le dit sans détour.
Ursule
« n’a jamais connu ses père et mère »
puis précise qu’elle n’a connu
« ni aucun parent ».
Ce ne sont plus seulement les administrateurs de l’hospice qui décrivent une petite fille d’origine inconnue. C’est désormais la femme adulte qui se présente au mariage avec cette absence toujours inscrite dans son état civil.
Pour mesurer ce que représente cette situation, il suffit presque de regarder les actes eux-mêmes.
Un individu y apparaît rarement seul. Il est fils ou fille de quelqu’un. Les professions des parents sont mentionnées. Leur domicile est indiqué. Lors d’un mariage, leur présence, leur décès, leur consentement ou leur absence peuvent occuper plusieurs lignes.
La parenté constitue ainsi l’un des principaux repères permettant de situer une personne dans la société. Elle peut aussi avoir des conséquences très concrètes. Une famille peut transmettre des biens ou un métier, faciliter l’installation d’un jeune adulte, intervenir dans le choix du conjoint ou apporter un soutien matériel.
Bien entendu, toutes les familles ne remplissent pas ces fonctions de la même façon. Les décès précoces, les conflits, les migrations et la pauvreté peuvent profondément fragiliser ces solidarités.
Mais pour un enfant trouvé dont aucun parent n’est connu, l’absence de filiation documentée est d’une autre nature. Elle ne résulte pas d’un décès dont on possède l’acte ou d’un parent parti vivre ailleurs. Elle se trouve inscrite dès le commencement de son identité civile.
Cela ne signifie évidemment pas qu’Ursule a vécu sans affection, sans relations proches ou sans personnes qu’elle considérait comme sa famille.
Les archives ne nous permettent simplement pas de connaître ces liens. Et la distinction est essentielle : ne pas avoir de parents connus dans les papiers ne signifie pas avoir vécu seule.
L’acte de mariage présente d’ailleurs une particularité remarquable. Joseph Venacter rencontre lui aussi des difficultés à produire les preuves normalement attendues concernant sa famille. Sa situation est pourtant très différente de celle d’Ursule.
Joseph connaît ses parents. Il est fils de Pierre Venacter, tailleur d’habits, et d’Anne Marie Clouet. Mais selon l’acte, ceux-ci ont quitté Nancy depuis plus de vingt-cinq ans et Joseph ignore où ils se trouvent, au point de ne pouvoir produire les pièces habituellement nécessaires pour établir leur situation ou leur décès. Il doit alors faire constater cette situation devant le juge de paix quelques jours avant le mariage.
Le contraste avec Ursule est saisissant.
Joseph connaît sa filiation, mais ses parents ont disparu de son horizon.
Ursule, elle, ne peut même pas nommer les siens.
Le 25 novembre 1829, deux personnes confrontées, de façons très différentes, à l’absence de leurs parents se présentent donc devant le maire de Morey pour former leur propre foyer.
Il serait tentant de donner à cette coïncidence une signification particulière. Rien ne permet de savoir si elle en avait une pour eux. Mais leur acte montre avec une grande clarté combien le mariage civil est aussi, à cette époque, une vérification des liens familiaux.
Lorsque ces liens sont absents, d’autres documents doivent prendre leur place.
L’acte donne également une indication sur la situation d’Ursule à Morey. Elle y est dite : « résidante à Morey, comme fille de secours ». L’expression est aujourd’hui déroutante. Elle pourrait facilement être interprétée comme une allusion à son passé d’enfant assistée. Les documents contemporains invitent pourtant à la prudence.
Dans le recensement de Nancy de 1795, « fille de secours » apparaît dans la colonne consacrée à la « profession ou état ». On y trouve par exemple Élisabeth Gremel, âgée de vingt-six ans, ainsi qualifiée. Le même recensement contient de nombreuses « femmes de secours », aux côtés de servantes, cuisinières, journalières ou femmes de confiance.20
Cela suggère que l’expression appartient plutôt au vocabulaire de la condition ou de l’activité qu’à une catégorie spécifiquement réservée aux enfants trouvés. Sa signification exacte reste toutefois difficile à établir. Il serait donc imprudent de remplacer automatiquement « fille de secours » par « domestique » ou par une autre profession moderne. Mieux vaut conserver les mots employés en 1829.
Ils permettent néanmoins de situer Ursule dans le monde du travail populaire et du service. Nous ne pouvons pas reconstituer le chemin qui l’a conduite jusque-là. Nous pouvons seulement constater sa situation en 1829.
Le mariage est finalement célébré. Pour la première fois dans les documents dont nous disposons, Ursule cesse d’apparaître principalement comme une personne que l’administration doit recueillir, placer ou identifier. Elle devient épouse.
Dans les années suivantes, elle et Joseph auront plusieurs enfants. Ce changement pourrait sembler clore l’histoire de l’enfant trouvée. Il n’en est rien. Son origine continuera d’accompagner son identité administrative jusqu’à sa mort.
Mais quelque chose de plus surprenant apparaît plusieurs décennies après son mariage. Lorsque nous retrouvons Ursule devenue veuve et âgée, un autre enfant de l’assistance vit sous son toit. Il s’appelle Charles Collinger. Il a sept ans. Et, comme Ursule avant lui, il vient de l’hospice.
8. De l’enfant trouvé à l’enfant assisté
Après son mariage, Ursule Palissot entre dans une partie de son existence beaucoup plus ordinaire dans les registres de l’état civil. Elle devient épouse de Joseph Venacter. Le couple a plusieurs enfants entre 1830 et 1848. Ursule travaille. Plus tard, les documents la qualifient de journalière. Elle devient veuve. Les actes qui jalonnent ces décennies racontent désormais moins l’enfant trouvée que la femme des classes populaires qu’elle est devenue.
Puis, dans le recensement de population de 1872, apparaît une situation singulière. Ursule est alors donnée âgée de soixante-dix ans, un âge vraisemblablement approximatif puisqu’elle serait née vers 1804. Elle est veuve, journalière et chef de ménage.
Une seule autre personne vit avec elle. Un garçon de sept ans. Il s’appelle Charles Collinger. Le recensement précise qu’il vient de l’hospice et qu’il est enfant assisté.
Plus de soixante années séparent donc deux scènes.
En 1806, Ursule est une petite fille confiée par l’hospice de Nancy à un foyer de Belleau. En 1872, elle est elle-même à la tête d’un ménage dans lequel vit un enfant venu de l’hospice et désigné comme enfant assisté.
Le parallèle est difficile à ne pas remarquer. Il faut pourtant résister, une nouvelle fois, à l’envie de lui donner une explication.
Nous ne savons pas pourquoi Ursule a accueilli Charles. Rien ne permet d’établir un lien entre son propre passé d’enfant placée et la présence de Charles sous son toit. Rien ne permet de savoir si elle éprouvait une solidarité particulière envers les enfants de l’hospice, ni même comment elle parlait de sa propre enfance. Le document dit seulement qu’ils vivent sous le même toit.
Et cela suffit déjà.
Car entre l’Ursule de 1806 et le Charles de 1872, la manière dont l’administration pense et organise l’assistance aux enfants a évolué.
« Enfant assisté » ne veut pas dire « enfant trouvé ». La différence de vocabulaire est importante. Ursule avait été recueillie sans parents connus. Charles est seulement désigné comme « enfant assisté ». Ces deux expressions ne permettent pas de supposer qu’ils ont connu la même histoire.
Les archives nancéiennes montrent en effet que l’assistance pouvait concerner des enfants placés dans des situations très différentes.
Il y avait les enfants trouvés, dont le père et la mère étaient inconnus. Les enfants abandonnés, dont les parents étaient connus mais qui avaient ensuite été délaissés. Les orphelins pauvres, privés de leurs deux parents et sans ressources.
Mais l’administration prenait également en charge des enfants secourus, dont les parents en difficulté recevaient une aide temporaire, des enfants placés en garde, ou encore des enfants recueillis provisoirement parce que leurs parents étaient hospitalisés ou incarcérés.21
Être « assisté » ne signifie donc pas nécessairement avoir été abandonné sans filiation connue.
Dans le cas de Charles Collinger, le recensement ne nous en dit pas davantage. Il vient de l’hospice. Il dépend de l’assistance. Mais nous ne savons pas pourquoi. Ce qui rapproche Charles d’Ursule n’est donc pas nécessairement une origine identique. C’est l’expérience d’une prise en charge hors du foyer parental.
Le système que nous avons vu se construire autour d’Ursule n’a pas disparu au cours du siècle. Il s’est progressivement développé, réglementé et élargi. Au cours du siècle, l’assistance se développe, se réglemente et concerne progressivement des situations qui dépassent le seul cas des enfants trouvés. Cette évolution accompagne aussi un changement progressif du regard porté sur l’enfance. L’enfant placé hors de sa famille fait progressivement l’objet d’une surveillance publique accrue.
Un exemple particulièrement important apparaît seulement deux ans après le recensement où nous trouvons Ursule et Charles.
Le 23 décembre 1874, la Troisième République adopte une loi qui restera connue sous le nom de loi Roussel. Elle concerne les enfants de moins de deux ans placés, contre rémunération, en nourrice, en sevrage ou en garde hors du domicile de leurs parents. Désormais, ces enfants doivent être placés sous la surveillance de l’autorité publique afin de protéger leur vie et leur santé. La loi prévoit notamment des déclarations administratives, un contrôle des personnes qui les accueillent et la possibilité de visites.22
Charles a sept ans en 1872. Cette loi ne le concerne donc pas directement.
Elle ne concerne pas non plus exclusivement les enfants de l’assistance publique. Mais elle témoigne d’un changement essentiel. Pour les situations visées par la loi, le placement rémunéré d’un très jeune enfant hors du domicile parental relève désormais aussi d’un contrôle public. L’administration doit pouvoir connaître les conditions dans lesquelles l’enfant est accueilli et surveiller sa prise en charge. On retrouve néanmoins une logique déjà visible dans le dossier d’Ursule : identifier l’enfant placé, savoir où il se trouve et organiser un contrôle administratif de sa prise en charge. Cette surveillance concerne désormais une population plus large.
Cette évolution se poursuit pendant les dernières années de la vie d’Ursule.
En 1889, une nouvelle loi porte cette fois explicitement sur les enfants maltraités ou moralement abandonnés. Le changement est considérable. Dans le domaine de l’assistance que nous suivons ici, l’intervention publique du début du siècle concernait notamment les enfants dont les parents étaient inconnus, avaient disparu ou ne pouvaient plus assurer l’entretien. À la fin du siècle, la question devient également : que faire lorsqu’un enfant vit dans sa famille, mais qu’il y est maltraité ou mis en danger ?
La loi du 24 juillet 1889 permet notamment à la justice d’intervenir sur l’exercice de la puissance paternelle lorsque les conditions prévues par le texte sont réunies.23 La loi affirme ainsi que la puissance publique peut intervenir jusque dans l’exercice de l’autorité familiale lorsqu’un enfant se trouve dans les situations prévues par le texte.
La protection de l’enfant peut désormais justifier une intervention contre ceux-là mêmes auxquels la loi avait traditionnellement confié son éducation.
Il ne faut évidemment pas voir dans ces évolutions la naissance soudaine de notre système moderne de protection de l’enfance. Les institutions restent imparfaites. Les moyens sont inégaux. Les placements peuvent être difficiles. La pauvreté demeure omniprésente. Mais la logique évolue.
En 1806, face au cas d’Ursule, la question immédiate est : que faire d’une enfant dont aucun parent ne se présente pour la prendre en charge ?
À la fin de sa vie, la puissance publique commence à poser une question beaucoup plus large : dans quelles circonstances la société doit-elle intervenir pour protéger un enfant ? À l’échelle d’une vie, cette évolution reste abstraite.
Le recensement de 1872 nous ramène à quelque chose de beaucoup plus simple. Un ménage. Une femme âgée. Un garçon de sept ans. Nous ne savons pas depuis combien de temps Charles Collinger vit chez Ursule. Nous ne savons pas combien de temps il y restera. Nous ignorons si Ursule reçoit une rémunération pour son accueil. Nous ignorons aussi la nature de la relation qui existe entre eux. Les archives ne donnent aucun accès à leurs conversations, à leurs habitudes ni à leurs sentiments. Elles permettent seulement de constater cette situation. Et cette économie de mots produit un étonnant effet de miroir.
La petite fille que l’administration avait confiée à un foyer de Belleau est devenue une femme sous le toit de laquelle vit, à son tour, un enfant de l’assistance. Il serait excessif de tirer de cette seule coïncidence une conclusion sur l’ensemble de l’histoire de l’assistance. Mais elle rappelle une permanence très concrète derrière toutes les lois et tous les règlements.
Un enfant pris en charge hors de sa famille doit vivre quelque part. Quelqu’un doit lui donner un toit. Préparer ses repas. L’habiller. Le faire grandir.
En 1806, pour Ursule, ce foyer avait été celui de Charles Vautrin et de sa femme. En 1872, pour Charles Collinger, ce foyer est celui d’Ursule Palissot.
Il lui reste encore une vingtaine d’années à vivre.
Lorsqu’elle meurt à Nancy en 1893, l’état civil doit une dernière fois répondre à la question qui avait accompagné toute son existence administrative : de qui Ursule Palissot est-elle la fille ?
9. « Parents inconnus »
Le 12 octobre 1893, Ursule Palissot meurt à Nancy. Elle a, selon son acte de décès, quatre-vingt-neuf ans. Elle est veuve de Joseph Venacter, journalière, domiciliée à Nancy, et décède à une heure du matin dans la maison de l’hospice Saint-Julien.
Près de quatre-vingt-sept années se sont écoulées depuis son entrée dans les archives.
L’acte qui clôt son existence reprend pourtant presque exactement la situation qui avait été constatée lorsqu’elle était enfant. Ursule y est désignée comme : « trouvée exposée à Nancy » et fille de : « parents inconnus ». Toute une vie sépare ces quelques mots du moment où la petite fille avait été recueillie rue de la Fédération.

Entre-temps, Ursule a grandi, travaillé, épousé Joseph Venacter, eu des enfants, connu le veuvage et été recensée comme chef de ménage.
Elle a traversé presque tout le XIXe siècle, tandis que le système d’assistance aux enfants se transformait profondément. Mais sur un point, son état civil n’a jamais changé. L’administration lui avait donné un nom. Ses parents, eux, étaient restés inconnus.
L’histoire d’Ursule montre aussi ce que les archives peuvent et ne peuvent pas sauver du temps.
Elles ont conservé la description de ses vêtements. Le nom de l’homme chez qui elle a été abandonnée. Celui du commissaire de police qui l’a recueillie. Son matricule. Le foyer auquel elle a été confiée. Le document utilisé pour établir son identité lors de son mariage.
Puis, des décennies plus tard, la présence sous son toit d’un autre enfant pris en charge par l’assistance.
Elles ont conservé un morceau de ruban de soie bleue qui lui était associé en 1806. Mais elles n’ont pas conservé le nom de ses parents.
Nous ignorons pourquoi Ursule a été abandonnée. Nous ignorons qui était la femme inconnue mentionnée dans les documents. Nous ignorons ce que signifiait précisément le ruban bleu. Nous ignorons aussi une grande partie de son enfance.
Ces absences ne doivent pas être comblées. Elles font partie de son histoire. Car les archives ne permettent pas toujours de retrouver une vie entière. Elles en conservent des fragments : parfois quelques lignes, parfois un numéro, parfois un objet. Et ces fragments suffisent quelquefois à éclairer bien davantage qu’un destin individuel.
À travers Ursule Palissot apparaît une partie de l’histoire de la prise en charge des enfants abandonnés : les identifier, les enregistrer, les placer, les orienter vers le travail, puis progressivement organiser autour d’eux une assistance publique de plus en plus structurée.
Dans les registres de l’administration, Ursule était une enfant parmi beaucoup d’autres. Le matricule 9913.
Deux siècles plus tard, son dossier permet pourtant de retrouver derrière ce numéro une personne — et, à travers elle, une partie de l’histoire sociale du XIXe siècle.
Il reste enfin ce petit morceau de soie bleue. Nous ne saurons peut-être jamais ce qu’il signifiait.
Mais il est toujours là.
Archives départementales de Meurthe-et-Moselle, fonds Hospice Saint-Stanislas (Nancy), dossiers individuels des enfants abandonnés. Consulter les dossiers de l’Hospice Saint-Stanislas sur FranceArchives
Archives départementales de Meurthe-et-Moselle, fonds Hospice Saint-Stanislas, dossier de Marie Anne Henriette Élisabeth Denyse [Robert], 29 août 1775, matricule n°360. Consulter la notice archivistique
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Archives départementales de Meurthe-et-Moselle, fonds Hospice Saint-Stanislas. Consulter l’inventaire sur FranceArchives
Archives départementales de Meurthe-et-Moselle, fonds Hospice Saint-Stanislas (Nancy), dossiers individuels d’enfants abandonnés. Exemple : dossier de Marguerite Bertelot sur FranceArchives
Archives départementales de Meurthe-et-Moselle, fonds Hospice Saint-Stanislas. Dossier de Marie Anne Henriette Élisabeth Denyse [Robert], 29 août 1775, matricule 360. Accès au dossier de Marie Anne Henriette Élisabeth Denyse ; Dossier de Pierre Basile Gaspard Antoine, 22 février 1775, matricule 126, accès au dossier de Pierre Basile Gaspard Antoine
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Ministère de l’Éducation nationale, documents historiques sur l’enseignement primaire : loi Guizot du 28 juin 1833 et lois scolaires de 1881-1882. Consulter la loi Guizot de 1833
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Archives municipales de Nancy, recensement de la population de 1795, colonne « Profession ou état ». Consulter le recensement de Nancy de 1795
Archives municipales de Nancy, « Enfants trouvés et abandonnés », fiche d’aide à la recherche. Consulter la fiche des Archives municipales de Nancy
Loi du 23 décembre 1874 relative à la protection des enfants du premier âge et en particulier des nourrissons, dite loi Roussel. Texte officiel sur Légifrance. Consulter la loi Roussel sur Légifrance
Loi du 24 juillet 1889 sur la protection des enfants maltraités ou moralement abandonnés, version initiale publiée au Journal officiel. Consulter la loi du 24 juillet 1889 sur Légifrance

