Dans mon arbre généalogique, il y a des professions qui attirent immédiatement le regard. Un chapelier, un douanier, un vigneron : quelques mots suffisent pour que l’imagination commence à dessiner un atelier, un uniforme, un paysage.
Et puis il y a les journaliers. Ils sont nombreux. À force de parcourir les actes de naissance, de mariage et de décès, le mot finit presque par devenir familier. Journalier. On le lit, on le note dans son arbre, puis on passe à la ligne suivante avec l’impression d’avoir appris le métier de la personne.
Pourtant, que faisait réellement un journalier ?
Travaillait-il dans les champs ? Sur un chantier ? Dans une ferme ? Dans une usine ? Déchargeait-il des marchandises, entretenait-il des routes, participait-il aux récoltes ? Était-il employé plusieurs mois par la même personne ou devait-il chercher régulièrement quelqu’un qui accepte de l’employer ? La réponse peut être différente pour chacun d’eux.
Car « journalier » n’est pas véritablement un métier au même titre que boulanger, tailleur ou charpentier. Le mot nous renseigne d’abord sur une manière de travailler : le journalier est celui qui loue son travail, et souvent ses bras, à la journée. Cette distinction paraît mince. Elle change pourtant complètement la façon de lire les archives.
Derrière ce mot si souvent rencontré se dessine l’une des grandes figures du monde du travail pendant plusieurs siècles : celle d’hommes et de femmes vivant de journées qu’il fallait travailler, mais aussi trouver, à la campagne comme en ville, au gré des saisons, des employeurs, des lieux et des transformations de l’économie.
Suivre l’histoire du journalier, ce n’est donc pas raconter l’évolution d’un ancien métier disparu. C’est essayer de comprendre ce que pouvait signifier, autrefois, vivre de son travail lorsque celui-ci se comptait en journées.
Chapitre 1 — Une journée pour définir un homme
Le mot est ancien.
Le Centre national de ressources textuelles et lexicales relève dès 1549 l’emploi de journalier pour qualifier celui qui accomplit sa journée de travail et qui est payé à la journée. Avant 1563, le mot est déjà employé comme nom pour désigner un ouvrier rémunéré de cette manière.1
Plus d’un siècle plus tard, en 1694, la première édition du Dictionnaire de l’Académie française en donne une définition qui pourrait presque être écrite aujourd’hui : le journalier est « un homme travaillant à la journée ».2 Le même dictionnaire définit d’ailleurs la journée non seulement comme la durée d’un jour, mais également comme le travail effectué par un ouvrier pendant ce jour. Il évoque ceux que l’on loue « à la journée », les « gens de journée », celui qui doit « gagner sa vie au jour la journée », mais aussi la journée que l’on peut gagner… ou perdre.3
Tout est déjà là.
Le journalier n’est pas nommé d’après ce qu’il produit. Il est nommé d’après l’unité de temps selon laquelle son travail est engagé et rémunéré.
Un cordonnier fabrique ou répare des chaussures. Un vigneron travaille la vigne. Un charpentier travaille le bois. Ces appellations donnent immédiatement une indication sur l’activité exercée. « Journalier », lui, ne répond pas vraiment à la question : Que fait cet homme ?
Il répond plutôt à une autre : Comment travaille-t-il ?
Cette particularité explique pourquoi le terme peut recouvrir des réalités extrêmement différentes. Le journalier peut participer aux travaux agricoles, mais rien dans le mot lui-même ne l’oblige à travailler dans l’agriculture. Il peut être employé dans une ville, sur un chantier ou pour toutes sortes de travaux manuels. Deux hommes inscrits comme journaliers dans deux actes contemporains peuvent ainsi exercer des activités n’ayant pratiquement rien en commun. Leur point commun se trouve ailleurs : la journée constitue la référence de leur emploi et de leur rémunération.
L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert lui consacre d’ailleurs un article en 1766. Le journalier y est présenté comme un ouvrier travaillant de ses mains et payé à la journée. Mais les auteurs ne s’arrêtent pas à la définition. Ils voient dans ces travailleurs une partie considérable de la population et ajoutent cette formule particulièrement forte :
« Si le journalier est misérable, la nation est misérable. »4
En quelques lignes, le journalier cesse d’être une simple catégorie professionnelle. Il devient une question sociale. Car celui qui vit de ses journées dépend nécessairement de la possibilité de les travailler. Une journée de travail obtenue apporte un revenu. Une journée sans travail n’en apporte aucun. Cette évidence prendra des formes très différentes selon les époques, les régions et les professions, mais elle restera longtemps au cœur de la condition du journalier.
Le vocabulaire ancien complique encore les choses.
Dans les archives, le généalogiste peut rencontrer à proximité de journalier des termes comme manouvrier, brassier, homme de peine ou tâcheron. Ils appartiennent au même univers du travail manuel et modeste, et leurs usages peuvent parfois se recouper. Il serait cependant imprudent de les considérer comme de parfaits synonymes.
Le manouvrier, attesté dès le Moyen Âge, désigne notamment un travailleur exécutant des travaux manuels et se trouve particulièrement associé aux gros travaux agricoles.5
Le brassier, terme surtout régional, renvoie historiquement à celui qui vit du travail de ses bras et qui, dans certains usages anciens, ne possède pas les animaux de trait nécessaires pour exploiter la terre comme les cultivateurs mieux équipés.6
Le tâcheron se distingue plus nettement. Travailler à la tâche signifie être rémunéré pour l’ouvrage accompli, sans que le nombre de journées nécessaires à sa réalisation constitue nécessairement la base du paiement. Le Dictionnaire de l’Académie française l’explique très clairement au XIXe siècle en opposant les ouvriers travaillant « à la tâche » à ceux travaillant « à la journée ».7
La distinction peut sembler technique. Elle permet pourtant de saisir quelque chose de fondamental. Le tâcheron vend principalement un résultat. Le journalier, lui, vend principalement son temps et sa force de travail. Cette définition ne nous dit toujours pas ce qu’il fera de ses mains une fois la journée commencée.
Et c’est précisément là que commence son histoire.
Car pour comprendre ce que signifiait réellement être journalier, il faut maintenant quitter les dictionnaires et entrer dans les villages, les fermes et les maisons de ceux qui vivaient ainsi. Il faut regarder ce qu’ils possédaient, ceux qui les employaient et la place qu’ils occupaient dans une société rurale où tous ceux qui travaillaient la terre ne vivaient certainement pas de la même manière.
Chapitre 2 — Ceux qui n’avaient que leurs bras
Dire qu’un homme était journalier ne suffit donc pas à savoir ce qu’il faisait. Dans les campagnes de l’Ancien Régime, cela permet néanmoins de commencer à comprendre la place qu’il occupait parmi ceux qui travaillaient la terre. Car le monde paysan était loin de former un ensemble homogène.
Derrière des mots que l’on rencontre aujourd’hui côte à côte dans les registres — laboureur, vigneron, manouvrier, journalier, berger, domestique — se cachent des situations économiques parfois très éloignées les unes des autres.
Au XVIIe siècle, dans les campagnes situées au sud de Paris, l’historien Jean Jacquart décrit ainsi les laboureurs comme un groupe particulièrement puissant. Ces hommes exploitent des terres parfois importantes, disposent d’un capital, d’animaux et de matériel agricole, prennent des terres à ferme et peuvent eux-mêmes employer une main-d’œuvre nombreuse. Face à eux se trouve une population beaucoup plus modeste de petits paysans, vignerons, bergers, manouvriers et journaliers.8 Le mot laboureur ne désigne donc pas simplement quelqu’un qui travaille la terre ou conduit la charrue. Dans certaines régions de grande culture, il peut désigner un exploitant disposant précisément de ce dont le journalier manque le plus souvent : les moyens de travailler pour son propre compte à une échelle suffisante pour en vivre.
Terres, chevaux ou bœufs, charrue, charrette, semences, réserves : exploiter une ferme suppose un capital dont tous les habitants du village ne disposent évidemment pas. Celui qui n’en dispose pas suffisamment doit trouver ailleurs une partie de ses ressources. Il lui reste alors quelque chose qu’il peut louer : ses bras.
L’expression revient souvent lorsqu’il est question de manouvriers et de journaliers. Elle peut donner l’impression d’une formule littéraire, mais elle correspond très concrètement à leur position économique. Le Dictionnaire historique des institutions de l’Alsace décrit ainsi le manouvrier comme un homme qui, contrairement au valet de labour engagé pour l’année et logé dans la ferme, loue ses bras à la journée, en particulier lors des grands travaux agricoles.9
Mais la même source apporte aussitôt une nuance essentielle.
Cet homme peut avoir une famille. Il peut avoir sa maison. Il peut même posséder un peu de terre et quelques animaux. Ce qui lui manque généralement est ce que l’on appelait le train de labour : l’ensemble des animaux de trait et du matériel qui permettaient de mener véritablement une exploitation agricole. Sans ces moyens, il reste dépendant de cultivateurs mieux équipés qui peuvent, eux, avoir besoin de sa force de travail. Cette nuance est importante lorsqu’on lit aujourd’hui un acte ancien.
Un ancêtre indiqué comme journalier n’était donc pas nécessairement un homme ne possédant absolument rien. Il pouvait avoir un toit qui lui appartenait, cultiver un jardin, exploiter quelques parcelles, élever quelques volailles ou un autre animal, tout en étant incapable de faire vivre son foyer grâce à cela. Le travail journalier devenait alors un complément indispensable. Dans certains cas, ce complément pouvait même constituer l’essentiel du revenu familial.
Cette situation rend la frontière entre le petit cultivateur et le journalier moins nette qu’on pourrait le croire. Un homme pouvait tirer une partie de sa nourriture de sa propre terre tout en passant une grande partie de l’année à travailler sur celle d’un autre. Sa qualification dans un acte dépendait alors du lieu, du rédacteur, de l’activité qu’il exerçait à ce moment-là et de la manière dont lui-même était socialement identifié.
L’étiquette portée dans un registre ne suffit donc jamais à reconstituer à elle seule le niveau de vie d’un individu ou d’un foyer. Elle donne un indice. Les biens laissés derrière soi peuvent en donner d’autres. Les inventaires après décès sont particulièrement précieux pour cela. Ils permettent parfois d’entrer dans les maisons, de compter les meubles, les ustensiles, le linge, les outils, les animaux et les réserves qui composaient le patrimoine quotidien d’une famille.
Une étude consacrée à 245 inventaires ruraux du Haut-Poitou au XVIIIe siècle montre ainsi un contraste considérable entre les différents groupes sociaux observés.10 Les inventaires des 84 laboureurs, métayers et gros vignerons étudiés présentent une valeur moyenne de 1 277 livres. Ceux des 88 journaliers, bordiers et petits vignerons ne représentent en moyenne que 247 livres. Les artisans se situent entre les deux, avec 589 livres en moyenne, tandis que les marchands et autres catégories intermédiaires étudiées atteignent 2 479 livres.
Ces chiffres ne doivent surtout pas devenir une sorte de tarif national de la richesse paysanne. Ils concernent un territoire précis, le Haut-Poitou, au XVIIIe siècle, et regroupent en outre plusieurs professions dans chacune des catégories établies par l’historien.
Ils montrent néanmoins que, dans cette société rurale, les journaliers appartiennent au groupe dont le patrimoine mobilier est le plus modeste.
La différence avec les exploitants les mieux établis n’est pas simplement une différence de titre professionnel. Elle se retrouve dans les objets possédés, dans le mobilier, dans les moyens de production et finalement dans la sécurité matérielle dont dispose le foyer.
Posséder peu implique aussi d’avoir moins de réserves lorsqu’une difficulté survient. Une mauvaise récolte, une hausse du prix des grains, quelques semaines sans travail, une maladie ou la disparition d’un membre du ménage capable de gagner un salaire peuvent alors avoir des conséquences beaucoup plus graves que pour une famille disposant de terres, de bétail ou de réserves importantes.
Mais même cette hiérarchie ne doit pas être transformée en règle absolue. Les campagnes françaises ne fonctionnent pas toutes de la même manière.
La taille des exploitations, la répartition de la propriété, les cultures pratiquées, la proximité d’une ville, les coutumes locales et la densité de population produisent des sociétés rurales très différentes.
Les travaux comparatifs sur les sociétés paysannes des XVIe et XVIIe siècles montrent d’ailleurs à quel point la proportion de journaliers peut varier d’un endroit à l’autre. Dans certaines communautés étudiées, ils représentent une petite minorité ; ailleurs, ceux qui vivent principalement « du gain de leurs journées » forment la très grande majorité des paysans.11
Il n’existe donc pas un modèle unique du village ancien, au bas duquel se trouveraient toujours quelques journaliers identiques.
Dans une région de grande culture céréalière, les grandes exploitations ont besoin d’une main-d’œuvre extérieure importante à certains moments de l’année. Ailleurs, le morcellement des terres peut produire une multitude de petits exploitants qui travaillent eux-mêmes leurs parcelles et recourent moins massivement à des ouvriers supplémentaires.
Même le vocabulaire peut changer d’un territoire à l’autre. Le même homme aurait peut-être été qualifié de manouvrier dans une paroisse, de journalier dans une autre, ou encore désigné par un terme régional. C’est pourquoi une profession retrouvée en généalogie ne peut jamais être séparée du lieu dans lequel elle a été écrite. Un journalier de Lorraine, un journalier de Beauce et un journalier d’un village provençal peuvent partager une même dépendance au travail salarié sans appartenir exactement au même monde agricole.
Le terme permet néanmoins d’apercevoir une ligne de partage fondamentale.
D’un côté se trouvent ceux qui disposent de suffisamment de terre, de matériel, d’animaux ou de capital pour organiser une partie importante de leur travail autour de leur propre exploitation. De l’autre se trouvent ceux qui doivent régulièrement travailler pour autrui.
Le journalier appartient généralement à ce second monde. Il est indispensable au fonctionnement de l’exploitation des autres précisément parce qu’il ne possède pas toujours les moyens d’en faire fonctionner une lui-même.
Il faut pourtant se garder d’en faire une victime passive attendant chaque matin qu’un propriétaire vienne lui donner du travail.
Ces hommes et ces femmes développent leurs propres stratégies de subsistance. Un petit lopin peut fournir des légumes. Quelques terres peuvent apporter une récolte destinée en partie à la consommation familiale. Un animal peut fournir du lait, de la viande ou quelques revenus.
Un membre de la famille peut exercer une autre activité. La femme et les enfants peuvent eux aussi participer à l’économie du ménage. Et lorsque les besoins de main-d’œuvre se déplacent, le travailleur peut parfois se déplacer avec eux. La vie du foyer repose alors moins sur un revenu unique que sur un assemblage de ressources, dont la journée de travail vendue à autrui constitue une pièce essentielle.
Cette économie fragile explique sans doute pourquoi le mot journalier peut traverser plusieurs actes sans nécessairement désigner exactement la même activité. L’homme qui aide aujourd’hui aux labours pourra être employé demain pour une récolte, un transport ou un travail d’entretien.
Ce qui importe à celui qui l’embauche n’est pas toujours la possession d’un métier très spécialisé. C’est la disponibilité d’une force de travail supplémentaire. Et cette force de travail est particulièrement recherchée à certains moments. Une exploitation n’a pas besoin du même nombre de bras toute l’année. Quelques personnes peuvent suffire pendant une période calme, puis devenir totalement insuffisantes lorsque vient le moment de faucher, moissonner ou vendanger.
C’est là que la position du journalier révèle toute son ambiguïté. Il est à la fois indispensable et précaire. Indispensable parce que certaines tâches ne peuvent être accomplies assez rapidement sans l’arrivée de travailleurs supplémentaires. Précaire parce qu’une fois ce besoin disparu, rien ne garantit que ces mêmes bras seront encore nécessaires.
Il ne suffit donc plus de savoir que le journalier vend son travail à la journée. Il faut maintenant comprendre comment il parvenait à vendre ces journées. Combien pouvait-il en obtenir au cours d’une année ? Que se passait-il lorsque l’hiver réduisait les travaux ? Comment trouvait-on un employeur ? Et surtout, que représentait une journée sans travail pour un foyer dont une partie de l’existence dépendait précisément de cette journée ?
C’est là que le mot journalier commence réellement à prendre tout son sens.
Chapitre 3 — Trouver une journée de travail
Posséder peu obligeait le journalier à travailler pour les autres. Encore fallait-il que les autres aient besoin de lui.
C’est peut-être là que se trouve l’une des différences les plus importantes entre sa condition et celle du domestique de ferme. Dans la Normandie occidentale du XIXe siècle, les domestiques et les servantes agricoles étaient généralement engagés pour au moins une année. Ils étaient logés, nourris et recevaient des gages. Leur situation n’était certainement pas confortable au sens où nous l’entendrions aujourd’hui, mais elle comportait une sécurité essentielle : ils savaient pour qui ils allaient travailler le lendemain.
Le journalier, lui, n’avait pas nécessairement cette certitude.
Les exploitations agricoles avaient besoin de bras, mais elles n’en avaient pas besoin avec la même intensité toute l’année. Les travaux de la terre imposaient leur propre calendrier. Certaines périodes réclamaient soudainement une main-d’œuvre abondante. Il fallait semer, sarcler, faucher, moissonner, arracher, vendanger ou battre les récoltes dans un temps parfois très court. À d’autres moments, les besoins diminuaient fortement.
Le travail du journalier suivait donc en partie le rythme des saisons.
Dans les campagnes de Normandie occidentale étudiées par Gabriel Désert, les sources du XIXe siècle signalent régulièrement ce que l’historien appelle un « chômage hivernal ».12 L’expression doit cependant être comprise avec précaution. Il ne s’agit pas encore du chômage au sens administratif et social que nous lui donnons aujourd’hui, avec inscription auprès d’un organisme et éventuelle indemnisation. Il s’agit surtout d’une réalité beaucoup plus simple : pendant l’hiver, les cultivateurs offrent moins de journées de travail.
En 1848, plusieurs cantons du Calvados signalent ainsi des périodes de réduction de l’emploi pouvant durer de deux à quatre mois. Cela ne signifie pas que chaque journalier reste totalement sans occupation pendant quatre mois. Certains peuvent trouver quelques journées, travailler sur leur propre lopin, effectuer d’autres tâches ou chercher ailleurs des ressources.
Mais l’essentiel est là : le nombre de journées que le journalier peut vendre varie au cours de l’année. Et cette variation détermine directement une partie de son revenu. C’est ce qui rend trompeuse une question pourtant très naturelle lorsque l’on cherche à comprendre la vie d’un ancêtre : Combien gagnait un journalier ?
Avant même de connaître le montant de son salaire quotidien, il faudrait pouvoir répondre à une autre question : Combien de journées était-il réellement payé dans l’année ? L’Enquête agricole de 1852 permet d’entrevoir la difficulté.
Pour les hommes employés dans l’agriculture du Calvados, elle estime selon les arrondissements entre 235 et 282 jours de travail par an. Pour les femmes, les estimations descendent entre 175 et 200 jours dans les exemples relevés par Gabriel Désert. Pour les enfants, les écarts sont plus considérables encore. Pour l’ensemble de la région étudiée, l’enquête aboutit à environ 261 journées annuelles pour les hommes, 181 pour les femmes et 97 pour les enfants. Ces nombres donnent une impression de précision qu’il serait dangereux de prendre au pied de la lettre. Gabriel Désert avertit lui-même que l’Enquête de 1852 est « trop précise » et que ses résultats doivent seulement être considérés comme indicatifs. Nous ne pouvons donc pas imaginer qu’un journalier normand travaillait exactement 261 jours chaque année. Mais l’ordre de grandeur suffit à faire apparaître quelque chose que le mot journalier ne dit jamais dans un acte d’état civil : une partie de l’année peut se dérouler sans journées rémunérées.
Pour un homme vivant principalement de son travail, cette irrégularité est fondamentale. Elle signifie que le revenu d’une bonne période doit également permettre de traverser les périodes moins favorables. Elle explique pourquoi quelques terres, un jardin, des animaux ou le travail d’autres membres du ménage peuvent représenter bien davantage qu’un simple complément. Ils constituent autant de moyens de ne pas dépendre d’une seule source de revenu.
Cette irrégularité distingue aussi le journalier de celui que l’exploitation entretient toute l’année. Un grand propriétaire ou un fermier n’a aucune raison de payer en permanence une dizaine d’hommes supplémentaires s’il n’en a réellement besoin que pendant quelques semaines.
Le journalier permet précisément d’ajuster la main-d’œuvre employée aux nécessités du moment. Pendant les périodes calmes, l’exploitation peut fonctionner avec sa main-d’œuvre habituelle. Puis arrive la récolte. Et soudain, il faut des bras… beaucoup de bras. La situation du journalier tient dans cette contradiction : son travail peut devenir indispensable précisément parce qu’il n’est pas indispensable toute l’année.
Cette saisonnalité explique également pourquoi les journées les plus demandées ne se trouvent pas toujours à proximité du domicile. Lorsque le travail manque à proximité, certains vont le chercher ailleurs.
Au XIXe siècle, cette mobilité saisonnière est bien attestée. Dans le Calvados, un annuaire départemental de 1852 signale qu’à l’approche de la moisson, de nombreux habitants du Bocage quittent temporairement leur région pour aller se louer aux cultivateurs des arrondissements voisins.13 Ils ne quittent pas nécessairement définitivement leur village. Ils suivent la récolte. Le déplacement du travailleur répond ainsi au déplacement du besoin de main-d’œuvre.
Quelques décennies plus tard, les sources bretonnes décrivent le même phénomène à une échelle parfois plus importante. Des ouvriers agricoles partent pour la durée de la moisson vers la Normandie, la Beauce, les environs de Paris ou les îles Anglo-Normandes.14 La raison est facile à comprendre : là où la demande de bras devient momentanément très forte, les salaires peuvent également devenir plus attractifs.
Mais partir signifie aussi supporter le voyage, s’éloigner du foyer et affronter des conditions de travail qui peuvent être particulièrement difficiles.
Le journalier peut donc se trouver devant un choix qui n’en est pas toujours véritablement un : rester là où le travail manque, ou aller là où l’on peut vendre ses journées.
Cette mobilité saisonnière rappelle à quel point il faut se méfier d’une autre image souvent associée aux campagnes anciennes : celle d’hommes et de femmes qui auraient passé leur existence entière dans un rayon de quelques kilomètres autour de leur clocher. Beaucoup l’ont sans doute fait. D’autres se déplacent parce que leur travail les y oblige.
Le journalier peut appartenir à cette seconde population. Il peut vivre dans un village et travailler plusieurs semaines ailleurs. Il peut connaître les exploitants des environs, revenir chez les mêmes employeurs d’une année sur l’autre ou partir lorsque les récoltes réclament une main-d’œuvre supplémentaire. Son horizon professionnel peut donc être plus large que ne le laisse penser l’adresse inscrite sur un acte de mariage ou de décès.
Et cette nécessité de suivre le travail ne concerne pas seulement la distance. Elle concerne aussi les tâches. Le journalier est souvent décrit dans les sources comme un homme capable d’accomplir des travaux très différents. Gabriel Désert parle à leur propos de véritables « travailleurs à tout faire ». L’expression est importante. Elle signifie que leur principale ressource professionnelle ne réside pas forcément dans une spécialisation étroite, mais dans leur disponibilité et leur capacité à fournir le travail manuel demandé.
Aujourd’hui la moisson. Demain un autre travail agricole. Plus tard un transport, une réparation simple, un entretien ou toute autre tâche pour laquelle quelqu’un aura besoin d’une paire de bras supplémentaire.
Cela ne signifie évidemment pas que les journaliers n’avaient aucune compétence. La connaissance des travaux agricoles, des saisons, des outils, des animaux et des gestes nécessaires constitue elle-même un savoir. Certains travaux demandent de l’expérience, de l’habileté et parfois une véritable spécialisation.
Mais l’état civil ne nous en dit rien. Il écrit seulement : journalier. Et derrière ce mot se trouve peut-être une succession de travaux que nous ne réussirons jamais à reconstituer.
Au début du XXe siècle, une enquête sur les journaliers agricoles bretons permet même d’entrevoir des formes d’embauche particulièrement précaires. Dans certaines régions, des travailleurs connus sous des appellations locales se louent chaque jour à un cultivateur différent.
Le lendemain n’est donc pas seulement incertain en théorie. Il peut véritablement falloir retrouver un employeur.
Le rythme de travail change lui aussi radicalement avec les saisons. Dans cette enquête bretonne, la durée de la journée est estimée à environ huit heures ou huit heures et demie en hiver, onze heures et demie à douze heures au printemps, puis jusqu’à treize ou quatorze heures entre juin et septembre. Certains journaliers se louant quotidiennement connaissent même des amplitudes encore plus impressionnantes : leur journée peut commencer vers trois heures du matin et ne s’achever qu’autour de huit heures et demie du soir. Ces chiffres datent du début du XXe siècle et concernent une région particulière. Ils ne doivent donc pas être projetés sur tous les journaliers, à toutes les époques.
Ils montrent néanmoins le paradoxe de cette condition. Au moment où le travail manque, les journées rémunérées sont rares. Au moment où il abonde, elles peuvent devenir interminables.
L’année du journalier n’est donc pas nécessairement organisée autour d’un temps de travail régulier. Elle peut alterner entre l’attente et l’épuisement. Cette dépendance aux saisons se double d’une dépendance à la nature elle-même. Une récolte abondante peut créer du travail. Une récolte médiocre peut en supprimer. Une période de pluie peut retarder certains travaux.
Les variations climatiques, les crises agricoles ou les transformations des techniques de culture modifient ainsi directement le nombre de bras dont les exploitants ont besoin.
Le journalier se trouve à l’extrémité de cette chaîne. Il ne maîtrise ni la météo, ni la récolte, ni la décision de l’employeur. Il dispose essentiellement de sa force de travail, lorsqu’un employeur en a besoin. C’est pourquoi il faut renverser notre manière de lire son salaire.
Dans un acte, journalier semble désigner quelqu’un qui travaille. Dans la réalité, sa condition se définit aussi par les jours où il ne travaille pas. Ces journées invisibles ne sont consignées nulle part. Aucun acte de naissance ne nous dit qu’un ancêtre est resté sans embauche pendant trois semaines au cœur de l’hiver. Aucun acte de mariage ne précise qu’il a dû partir plusieurs dizaines de kilomètres pour trouver une moisson. Aucun registre d’état civil ne compte les matins où il a cherché du travail sans en obtenir. Pourtant, ces absences de travail peuvent peser autant sur son existence que les journées effectivement rémunérées. Voilà pourquoi connaître le salaire d’un journalier ne suffira jamais.
Encore faut-il comprendre ce que valait réellement cette journée, combien d’heures elle durait, ce qu’elle permettait d’acheter et pourquoi son montant pouvait changer considérablement d’un endroit, d’une saison ou d’un travailleur à l’autre.
C’est la prochaine pièce du puzzle.
Chapitre 4 — Ce que valait une journée
Trouver une journée de travail était une chose. Savoir ce qu’elle rapportait en était une autre.
À première vue, la question paraît simple. Les grandes enquêtes statistiques du XIXe siècle fournissent des salaires journaliers, parfois avec une précision impressionnante. Il suffirait donc, semble-t-il, de retrouver un chiffre et de l’associer à notre ancêtre.
Mais là encore, le mot journalier résiste aux réponses trop faciles.
Au milieu du XIXe siècle, une enquête menée à l’échelle nationale permet par exemple d’estimer à environ 1 franc et 42 centimes le salaire quotidien moyen d’un journalier agricole entre 1849 et 1853. À la même époque et dans les mêmes relevés, les salaires moyens des ouvriers du bâtiment sont sensiblement plus élevés : environ 2,05 francs pour un maçon, 2,21 francs pour un menuisier, 2,19 francs pour un charpentier et 2,26 francs pour un serrurier.15 Ces quelques chiffres nous apprennent déjà beaucoup. Ils montrent notamment que, parmi les activités comparées, le travail agricole journalier figure en moyenne parmi les moins rémunérateurs. Mais le chiffre de 1,42 franc ne doit surtout pas devenir dans notre esprit « le salaire d’un journalier français en 1852 ». Il s’agit d’une moyenne. Et une moyenne peut dissimuler des mondes entiers.
En France, les écarts de salaires entre les régions sont considérables tout au long du XIXe siècle. En 1852, pour les journaliers agricoles masculins non nourris, les historiens Jean-Marie Chanut, Jean Heffer, Jacques Mairesse et Gilles Postel-Vinay calculent un salaire moyen d’environ 1,99 franc en Île-de-France, contre seulement 0,84 franc en Bretagne. Le rapport est supérieur à deux. Dix ans plus tard, les salaires ont augmenté, mais l’écart subsiste : environ 2,69 francs en Île-de-France contre 1,19 franc en Bretagne.16
Deux hommes peuvent donc être inscrits exactement de la même façon dans leur acte : journalier. Ils peuvent travailler la même année. Ils peuvent accomplir tous les deux des travaux agricoles. Et pourtant, selon l’endroit où ils vivent, leur journée peut ne pas avoir la même valeur. Ce contraste ne signifie pas nécessairement que le journalier francilien vit deux fois mieux que le journalier breton. Le coût du logement, de la nourriture et des autres dépenses n’est pas identique partout. Dans les campagnes, les familles peuvent produire elles-mêmes une partie de ce qu’elles consomment, et l’importance d’un jardin, de quelques animaux ou de petites parcelles peut également modifier la manière dont un salaire monétaire pèse dans le budget du ménage.
Mais une chose apparaît clairement : le lieu compte presque autant que la profession.
Voilà pourquoi il serait dangereux, lorsqu’on retrouve un ancêtre journalier en Lorraine, en Bretagne ou dans la région parisienne, d’aller chercher un salaire moyen national et de considérer que nous connaissons désormais son niveau de vie. Il faudrait d’abord savoir où il travaille. Puis quand. Car la saison modifie elle aussi le prix d’une journée.
Nous l’avons vu : au moment des moissons, la demande de main-d’œuvre augmente brutalement. Cette pression se retrouve dans les salaires. Les enquêtes agricoles distinguent d’ailleurs les rémunérations de la morte-saison de celles versées pendant les récoltes. Entre 1852 et 1862, les salaires agricoles étudiés augmentent en moyenne d’environ 30 % en morte-saison, mais d’environ 40 % pendant les moissons.17
Plus révélateur encore, au moment des récoltes, le salaire journalier d’un ouvrier agricole peut même dépasser, en moyenne, celui d’un ouvrier de l’industrie. Le travailleur agricole qui peine à obtenir suffisamment de journées pendant une partie de l’année peut donc être beaucoup mieux rémunéré lorsque tous les cultivateurs ont soudain besoin de lui.
Encore faut-il pouvoir tenir entre les deux.
Le salaire journalier connaît également une distinction qui peut paraître anodine dans les documents, mais qui change complètement la comparaison : le travailleur est-il nourri ? Dans certaines exploitations, le repas fait partie de la rémunération. Le salaire versé en argent est alors logiquement inférieur à celui d’un journalier qui doit assurer lui-même sa nourriture.
À la fin du XIXe siècle, une enquête rapportée pour l’arrondissement de Quimper donne par exemple environ 1,25 franc par jour pour un journalier non nourri, contre 90 centimes lorsqu’il est nourri. Pour les femmes, les montants indiqués sont respectivement d’environ 80 et 50 centimes.18 Pris isolément, le chiffre de 90 centimes donnerait l’impression d’un salaire beaucoup plus faible. Mais une partie de la rémunération se trouve alors dans l’assiette plutôt que dans la poche.
Cette distinction explique pourquoi les historiens travaillant sur les salaires prennent soin de comparer, autant que possible, des situations identiques. Un salaire d’un franc versé avec nourriture et un salaire d’un franc versé sans nourriture n’ont évidemment pas la même valeur réelle pour celui qui les reçoit.
Il faut encore ajouter une autre difficulté. Le salaire quotidien n’est pas le revenu annuel. Cette différence est peut-être la plus importante de toutes.
Dans le canton de Woerth, en Alsace, un journalier agricole non nourri reçoit en 1862 environ 1,35 franc par jour en temps ordinaire. Mais lorsque l’on tient compte du nombre moyen de journées effectivement travaillées et de la hausse de rémunération pendant les récoltes, les calculs aboutissent pour les arrondissements de Saverne et de Wissembourg à un revenu annuel moyen d’environ 176 francs.19 À titre de comparaison, la même étude donne environ 217 francs en Ariège et 578 francs en Seine-et-Oise.
Les écarts deviennent vertigineux. Ils ne proviennent pas seulement du prix payé pour chaque journée. Ils résultent aussi du nombre de journées disponibles.
Un homme relativement bien payé mais qui obtient peu de journées de travail peut finalement disposer d’un revenu annuel inférieur à celui d’un autre dont la journée est moins chère mais qui travaille davantage.
C’est pourquoi la question : « Combien gagnait un journalier par jour ? » est finalement beaucoup moins importante qu’elle n’en a l’air.
La véritable question serait plutôt : Combien rapportait le travail de toute la famille au cours d’une année, une fois prises en compte les journées réellement obtenues, les périodes sans emploi, les rémunérations en nature et les ressources produites par le foyer lui-même ?
Et là, les archives deviennent beaucoup plus difficiles à faire parler. Les grandes enquêtes nationales nous donnent des moyennes. Les actes d’état civil nous donnent une profession. Mais entre les deux se trouve la vie économique réelle d’une famille.
Il arrive néanmoins que certaines enquêtes nous permettent d’en apercevoir une partie.
Une publication statistique de 1864, fondée notamment sur les renseignements recueillis par l’administration, estime ainsi qu’en 1852 le loyer annuel moyen d’une famille de journaliers agricoles était d’environ 44 francs, contre environ 75 francs pour une famille ouvrière des villes chefs-lieux d’arrondissement.20
La différence ne signifie pas que les journaliers ruraux vivent plus confortablement. Le logement rural coûte simplement moins cher en moyenne que le logement urbain observé dans cette enquête.
Cette comparaison rappelle qu’un salaire plus élevé ne peut jamais être étudié indépendamment du coût de la vie.
La même publication permet d’ailleurs de rapprocher salaires et prix alimentaires. En 1854, lorsque le salaire moyen relevé pour le journalier agricole atteint environ 1,54 franc par jour, le demi-kilogramme de pain de froment est relevé autour de 24 centimes dans les villes chefs-lieux de canton.
Ces chiffres donnent un ordre de grandeur. Ils ne doivent surtout pas servir à transformer mécaniquement le franc de 1854 en euros actuels. La tentation est grande. On aimerait pouvoir écrire qu’un franc ancien « équivaut » à tant d’euros et rendre immédiatement le salaire compréhensible. Mais une telle conversion serait largement artificielle.
Un ménage du XIXe siècle ne répartit pas ses dépenses de la même manière qu’un ménage contemporain. Une partie de la nourriture peut être produite directement. Le logement, les déplacements, l’énergie, les vêtements, les soins, les impôts et les objets de consommation occupent des places très différentes dans le budget.
Le moyen le plus honnête de comprendre un salaire ancien consiste donc moins à lui chercher une équivalence moderne qu’à le replacer dans les prix et les dépenses de son époque.
Combien coûte le pain ? Combien coûte le logement ? Le travailleur est-il nourri ? Possède-t-il son habitation ? Cultive-t-il une parcelle ? Élève-t-il quelques animaux ? Sa femme travaille-t-elle également ? Les enfants rapportent-ils quelque chose au foyer ? Combien de jours chacun parvient-il réellement à être employé ?
À mesure que ces questions s’accumulent, le journalier disparaît presque derrière le ménage auquel il appartient. Et c’est probablement ainsi qu’il faut comprendre son économie.
Le salaire du père n’est pas toujours la seule ressource de la famille. Une petite récolte, quelques produits vendus, le travail de l’épouse, celui des enfants les plus âgés ou certaines activités occasionnelles peuvent s’ajouter les uns aux autres. Le foyer fonctionne alors grâce à un équilibre fragile entre argent gagné et ressources qu’il produit lui-même. Cette fragilité apparaît particulièrement clairement lorsque le travail vient à manquer.
Si aucune épargne importante n’existe, si la nourriture doit être achetée et si plusieurs semaines passent sans journées rémunérées, quelques francs de différence prennent une importance considérable.
À l’inverse, les grandes périodes de travaux peuvent apporter momentanément davantage d’argent au ménage, au prix de journées beaucoup plus longues et d’un effort physique considérable.
Le salaire raconte donc une partie de la condition du journalier. Mais seulement une partie. Il ne permet pas, à lui seul, d’affirmer qu’un ancêtre était « pauvre », encore moins de mesurer précisément son niveau de vie.
Pour cela, il faudrait retrouver d’autres traces : un inventaire après décès, un contrat de mariage, une succession, un recensement, une propriété, une dette, un secours accordé par la commune ou parfois simplement les professions des autres membres du foyer. C’est en réunissant ces fragments que la situation commence à prendre forme. Et parmi ces fragments, il en est un que les actes anciens rendent parfois étonnamment discret.
Car lorsque l’on parle du « journalier », c’est presque toujours un homme que l’on imagine. Pourtant, les femmes travaillent elles aussi à la journée. Les enfants également.
Et lorsqu’on commence à les compter, on découvre que l’économie du journalariat ne repose pas seulement sur les bras d’un homme. Elle peut mobiliser toute une famille.
Chapitre 5 — Femmes et enfants
Lorsque les archives mentionnent un journalier, l’image qui vient spontanément à l’esprit est souvent celle d’un homme. Pourtant, les actes connaissent aussi un autre mot : journalière. Et il est loin d’être exceptionnel.
Au XIXe siècle, les femmes travaillant à la journée sont présentes aussi bien dans les campagnes que dans les villes. À Aix-en-Provence, l’étude des recensements de 1809, 1866 et 1896 fait apparaître couturière, domestique et journalière parmi les professions féminines les plus fréquemment déclarées.21
À Paris également, le terme peut occuper une place considérable. Dans l’étude d’un quartier populaire de la montagne Sainte-Geneviève au milieu du XIXe siècle, 31,4 % des activités féminines recensées sont déclarées sous le terme de journalière.22
Une fois encore, le mot ne nous dit pas précisément ce que ces femmes font.
Une journalière parisienne n’est évidemment pas nécessairement employée aux mêmes travaux qu’une journalière d’un village agricole. Mais elles partagent une caractéristique avec les hommes rencontrés jusqu’ici : leur activité est désignée moins par un métier précis que par une position dans le monde du travail. Et pour les femmes, cette position est souvent encore plus fragile.
Dans l’agriculture, leur travail répond particulièrement aux besoins ponctuels de main-d’œuvre. Elles sont mobilisées lors des plantations, des fenaisons, des moissons, des vendanges ou d’autres moments où les exploitations doivent disposer rapidement de bras supplémentaires.
Le reste de l’année, leur emploi peut devenir beaucoup plus irrégulier.
L’historien Jean-Louis Escudier parle à ce propos d’une véritable « volatilité » de l’emploi des journalières agricoles. Même une femme considérée comme journalière « permanente » peut n’être employée qu’entre 150 et 220 jours au cours d’une année, contre environ 300 jours pour un journalier agricole masculin dans les situations étudiées.23 Le mot permanente devient presque trompeur.
Il ne signifie pas nécessairement que la femme possède un emploi continu comparable à celui que nous appellerions aujourd’hui un emploi permanent. Il signifie surtout qu’elle appartient régulièrement à la main-d’œuvre de l’exploitation. Son travail reste susceptible d’apparaître et de disparaître au rythme des besoins.
À cette irrégularité s’ajoute une profonde inégalité de rémunération. À partir de livres de comptes d’exploitations et de sources administratives, Jean-Louis Escudier constate qu’une norme salariale extrêmement durable s’impose dans le travail agricole : jusqu’en 1946, la rémunération de la journalière est généralement établie autour du demi-salaire d’un homme non qualifié.24
Une femme peut donc effectuer une journée de travail agricole et recevoir, pour son temps, une rémunération très inférieure à celle d’un homme.
Cette différence ne s’explique pas seulement par des travaux qui seraient systématiquement différents. Elle repose aussi sur une hiérarchie sociale entre travail masculin et travail féminin, dans laquelle le revenu de la femme est fréquemment envisagé comme un revenu complémentaire du ménage.
Cette idée d’un salaire « d’appoint » peut pourtant être trompeuse elle aussi.
Pour une famille disposant de peu de terres, d’un revenu masculin irrégulier et de faibles réserves, l’argent gagné par une femme n’a rien de secondaire. Quelques journées supplémentaires peuvent contribuer au paiement du logement, à l’achat de nourriture ou permettre simplement de mieux traverser une période pendant laquelle le père ou le mari trouve moins de travail.
L’économie familiale du journalariat repose donc parfois sur un paradoxe : le travail féminin est moins bien payé parce qu’il est considéré comme secondaire, alors même qu’il peut être indispensable au foyer.
Et le travail rémunéré n’est évidemment qu’une partie de ce que font ces femmes. Il faut encore entretenir le logement, préparer les repas, laver le linge, s’occuper des enfants et accomplir tout un ensemble de tâches domestiques qui ne produisent aucun salaire mais sans lesquelles le ménage ne peut fonctionner.
Lorsque la femme est employée aux champs, ces responsabilités ne disparaissent pas.
La maternité elle-même ne signifie pas nécessairement une interruption durable de l’activité. Au début du XXe siècle encore, les sources réunies par Jean-Louis Escudier montrent combien la conciliation entre naissance, soins aux enfants et travail agricole peut être difficile. Certaines femmes reprennent rapidement les tâches domestiques après un accouchement et retournent travailler en emmenant leur nourrisson avec elles lorsqu’aucune autre solution de garde n’existe.
Cela ne signifie évidemment pas que toutes les journalières connaissent exactement cette situation. Mais elle permet de comprendre à quel point le fonctionnement du foyer dépend d’un équilibre permanent entre travail rémunéré, travail domestique et présence des autres membres de la famille, parmi lesquels se trouvent les enfants.
Il serait tentant, avec notre regard contemporain, de séparer nettement le monde de l’enfance de celui du travail.
Dans les campagnes des XVIIIe et du début du XIXe siècle, cette frontière est beaucoup moins évidente.
Cela ne signifie pas que tous les enfants travaillent sans interruption dès leur plus jeune âge, ni qu’ils sont tous retirés de l’école pour être envoyés aux champs. Les situations sont beaucoup plus complexes.
Entre 1760 et 1830, l’historien Côme Simien montre que les enfants ruraux peuvent fréquenter l’école, mais que cette fréquentation s’insère souvent dans un calendrier où l’enseignement et les besoins agricoles doivent cohabiter. Certaines écoles fonctionnent surtout pendant une partie de l’année, tandis que le retour des beaux jours et des grands travaux remet les enfants à disposition des familles et des exploitations.25
Le travail peut commencer par des tâches adaptées à leur âge. La garde des animaux figure parmi les plus fréquentes. Surveiller des vaches, des cochons, des moutons ou d’autres bêtes permet de confier à un enfant une tâche nécessaire tout en libérant les adultes pour des travaux exigeant davantage de force ou de savoir-faire.
À mesure qu’il grandit, l’enfant peut participer à d’autres activités : ramasser, glaner, arracher les mauvaises herbes, aider pendant les récoltes ou effectuer différents travaux simples.
Mais là encore, tous les enfants n’entrent pas dans le monde agricole de la même manière. La position de leur famille compte énormément.
L’une des trajectoires retrouvées par Côme Simien permet presque de voir cette enfance laborieuse se dérouler année après année.
Adrien Thueux naît en 1757 à Montcavrel, dans le Boulonnais. Son père meurt alors qu’il n’a que sept ans et il devient rapidement l’aîné d’une famille pauvre. Avant même ses douze ans, il garde déjà des brebis. À douze ans, alors qu’il termine son catéchisme, il est embauché de mai à septembre dans une ferme de son village. Il y garde les vaches et les cochons et réside pendant cette période chez son employeur. Lorsque cet emploi prend fin, il retourne auprès de sa famille et reprend la garde des brebis. Ce n’est qu’à l’âge de dix-huit ou dix-neuf ans qu’il commence à participer véritablement au travail du labour, et encore en entrant par le bas de la hiérarchie des domestiques agricoles.
Adrien Thueux restera journalier agricole toute sa vie.26
Son histoire est particulièrement précieuse parce qu’elle montre que l’on ne devient pas nécessairement journalier du jour au lendemain, à l’âge adulte.
Pour certains enfants pauvres, cette condition se construit progressivement. On commence par garder les animaux. Puis on effectue quelques travaux. On entre au service d’une ferme. On apprend les gestes nécessaires. Et finalement, à l’âge adulte, sa principale ressource sur le marché du travail reste celle qu’il développe depuis l’enfance : sa capacité à travailler.
Mais il faut résister, encore une fois, à l’envie de transformer cette trajectoire en destin universel. D’autres enfants ruraux connaissent une expérience très différente.
Dans les familles d’exploitants disposant de davantage de terres et de moyens, le travail de l’enfant peut aussi constituer un apprentissage. Mais celui-ci ne prépare pas nécessairement à devenir salarié agricole.
Le fils peut apprendre progressivement à conduire les animaux de trait, utiliser les outils, participer aux différents travaux et comprendre le fonctionnement de l’exploitation qu’il sera peut-être amené un jour à reprendre.
L’enfant pauvre et l’enfant d’un exploitant peuvent donc être présents tous les deux dans les champs. Ils peuvent même apprendre certains gestes similaires. Mais ils ne travaillent pas forcément pour le même avenir.
L’un acquiert progressivement les compétences qui lui permettront peut-être de gérer un patrimoine familial. L’autre apprend à mettre sa force et son savoir-faire au service de l’exploitation des autres.
La différence n’est évidemment jamais absolue. Un fils de journalier peut connaître une ascension sociale. Un fils de cultivateur peut perdre les biens de sa famille. Les successions, les mariages, les crises économiques, les accidents et les choix individuels rendent les trajectoires beaucoup moins prévisibles qu’une simple reproduction de génération en génération.
Mais les enfants ne partent pas avec les mêmes ressources. Pour celui dont la famille possède une exploitation, le travail peut contribuer à préserver ou transmettre un capital. Pour celui dont la famille possède peu, son propre travail devient beaucoup plus tôt une ressource économique en lui-même.
Cela change notre manière de regarder les familles de journaliers dans les archives.
Lorsque nous trouvons un homme déclaré journalier, il ne faut pas forcément imaginer que lui seul fait vivre tous ceux qui figurent dans le ménage. Sa femme peut travailler. Ses enfants peuvent contribuer à certaines activités ou, lorsqu’ils grandissent, apporter eux aussi un salaire. Le foyer peut exploiter un jardin ou quelques parcelles. Plusieurs petites ressources peuvent ainsi s’additionner. Aucune ne suffit nécessairement à elle seule. Ensemble, elles permettent au ménage de fonctionner.
Cette organisation permet aussi de mieux comprendre pourquoi la perte d’un membre actif peut devenir dramatique.
La disparition du père ne signifie pas seulement le deuil d’un époux. Elle peut supprimer une partie essentielle du revenu. La maladie de la mère peut priver le foyer à la fois de ses journées rémunérées et d’une grande partie du travail domestique qu’elle accomplissait et une grande partie du travail domestique qu’elle accomplissait. La présence d’enfants encore trop jeunes pour contribuer à l’économie familiale augmente les besoins sans encore apporter de ressources supplémentaires. À l’inverse, lorsqu’ils grandissent, ces mêmes enfants peuvent commencer à apporter quelque chose au ménage.
Une famille de journaliers constitue donc aussi une petite unité économique dont l’équilibre évolue avec l’âge de chacun de ses membres. Cela permet d’expliquer pourquoi la profession d’un individu ne suffit jamais à comprendre entièrement sa condition sociale.
Il faut regarder autour de lui. Qui vit avec lui ? Quel âge ont ses enfants ? Sa femme exerce-t-elle une profession mentionnée dans les recensements ou les actes ? Les enfants quittent-ils rapidement le domicile ? Deviennent-ils domestiques, ouvriers, journaliers, artisans ? Certains parviennent-ils à acquérir une terre ou à exercer un métier plus spécialisé ?
Ces questions nous conduisent vers un autre piège de la généalogie.
Lorsque plusieurs générations portent successivement la mention journalier, il devient facile d’imaginer une famille enfermée dans la même condition depuis toujours.
À l’inverse, lorsqu’un fils apparaît soudain comme cultivateur, artisan ou employé, on pourrait croire à une ascension exceptionnelle.
La réalité est plus mobile.
Parce que journalier n’est pas nécessairement une identité professionnelle pour toute la vie.
Et parce que, dans ce monde où la terre, le travail, le mariage et les héritages redistribuent constamment les positions, on peut devenir journalier comme on peut cesser de l’être.
Chapitre 6 — Journalier un jour, journalier toujours ?
Un père journalier. Son fils journalier. Puis, quelques décennies plus tard, un petit-fils cultivateur.
À première vue, la succession des professions semble raconter une ascension sociale. Dans une autre branche, le mouvement peut être inverse : un cultivateur est suivi d’un fils ou d’un gendre que les actes qualifient de journalier.
Il serait tentant d’y voir une sorte d’échelle sur laquelle les familles montent ou descendent de génération en génération. La réalité est plus compliquée.
Car la profession inscrite dans un acte ne correspond pas nécessairement à une situation conservée pendant toute une vie.
Dans les sociétés rurales, être domestique ou journalier peut constituer une étape du parcours d’un individu. Les historiens des campagnes insistent justement sur cette dimension du « cycle de vie » : certains commencent comme domestiques, passent par le journalariat, puis parviennent éventuellement à acquérir ou à louer suffisamment de terres pour être ensuite désignés comme cultivateurs ou propriétaires.27
Le même individu peut donc apparaître sous plusieurs appellations au fil des documents. À vingt ans, domestique. À trente-cinq ans, journalier. Plus tard, cultivateur. Ou l’inverse.
Cela change considérablement notre manière de lire les registres. Un acte de mariage nous renseigne sur la position d’un homme au moment où il se marie. L’acte de naissance de son enfant nous donne une nouvelle photographie quelques années plus tard. Son acte de décès peut encore employer un autre terme. Aucune de ces mentions n’est nécessairement fausse. Elles racontent simplement des moments différents d’une même existence.
Sortir du journalariat est possible.
Au XIXe siècle, le nombre de petits propriétaires agricoles augmente en France, et une partie de cette progression paraît notamment provenir de salariés et de journaliers ayant réussi à accéder à la propriété. Il ne faut cependant pas imaginer une ascension spectaculaire.
Pour beaucoup, devenir propriétaire ne signifie pas acquérir une vaste exploitation. Il peut s’agir de quelques parcelles, d’une petite maison accompagnée d’un jardin, de terres dont la superficie reste insuffisante pour vivre exclusivement de leur produit.
À la fin du XIXe siècle, une grande partie des exploitations françaises reste d’ailleurs de très petite taille : en 1882, environ 85 % des exploitations agricoles s’étendent sur moins de dix hectares.
L’accession à la propriété ne fait donc pas automatiquement disparaître la nécessité de travailler pour autrui.
Un homme peut posséder quelques terres et continuer à offrir ses journées. Il peut cultiver pour lui-même à certaines périodes, travailler pour un voisin à d’autres moments et exercer encore une activité complémentaire lorsque les circonstances l’exigent.
La frontière entre journalier et cultivateur devient alors particulièrement difficile à tracer. Et le vocabulaire employé dans les actes peut varier selon ce que le déclarant ou l’officier d’état civil considère comme l’activité principale.
Un simple changement de mot ne traduit donc pas forcément une transformation profonde du niveau de vie. Passer de journalier à cultivateur peut effectivement témoigner d’une amélioration. Mais il faudrait retrouver des terres, une succession, un bail, un inventaire ou d’autres éléments avant de pouvoir mesurer ce que cette amélioration représente réellement.
L’histoire sociale ne se lit pas seulement dans les intitulés professionnels.
La mobilité fonctionne dans les deux directions. Et c’est peut-être encore plus important à rappeler. Posséder une exploitation ou appartenir à une famille relativement aisée ne garantit pas que la génération suivante conservera cette position.
Les travaux de Jean-Marc Moriceau sur les grandes dynasties de fermiers d’Île-de-France entre le XVe et le XVIIIe siècle montrent combien leur maintien dépend de la possession d’un capital considérable : bétail, semences, matériel, argent nécessaire au paiement des fermages et capacité à financer l’installation des générations suivantes.28
Ces familles forment une élite rurale particulièrement stable. Mais même elles ne sont pas à l’abri.
Dans les périodes difficiles de la fin du XVIIe et du début du XVIIIe siècle, Jean-Marc Moriceau retrouve plusieurs cas de familles qui régressent jusqu’au statut de simple paysan, voire de journalier.
Le phénomène est particulièrement révélateur.
Nous sommes loin ici de l’idée selon laquelle le journalier serait nécessairement né dans une famille qui n’aurait jamais rien possédé. On peut devenir journalier après avoir appartenu à un milieu beaucoup plus favorisé.
Une mauvaise conjoncture agricole peut fragiliser une exploitation. Des dettes peuvent s’accumuler. Une succession peut diviser les biens. Une installation peut échouer. Le décès prématuré de celui qui dirige l’exploitation peut laisser une famille incapable de poursuivre dans les mêmes conditions.
Et derrière une simple évolution de profession dans un arbre généalogique peut se cacher une histoire familiale beaucoup plus brutale.
Il faut également tenir compte d’une mécanique très simple : les terres et le capital familial ne permettent pas nécessairement à tous les enfants de reproduire la position de leurs parents.
Une exploitation capable de faire vivre un ménage ne peut pas toujours être divisée entre plusieurs héritiers sans perdre sa viabilité. Les règles successorales, les pratiques familiales, les dots, les mariages et la manière dont le patrimoine est réparti jouent donc un rôle essentiel dans les trajectoires rurales.
Chez les grands fermiers d’Île-de-France étudiés par Jean-Marc Moriceau, la reproduction de la position sociale suppose notamment que chaque nouvelle génération puisse disposer du capital nécessaire pour reprendre une grande exploitation. Les stratégies matrimoniales et l’épargne accumulée par les générations précédentes deviennent alors essentielles.
Pour les familles plus modestes, les montants sont évidemment différents, mais le problème reste comparable.
Tous les enfants d’un cultivateur ne reçoivent pas nécessairement suffisamment de terres pour devenir eux-mêmes exploitants indépendants. L’un peut reprendre ou conserver une partie de l’exploitation. Un autre peut entrer comme domestique chez un fermier. Un troisième peut exercer un métier artisanal. Un autre encore devenir journalier. Ainsi, deux frères nés sous le même toit peuvent suivre des trajectoires sociales très différentes.
Cela permet aussi de comprendre pourquoi une profession ne se transmet pas mécaniquement de père en fils.
Ce que l’enfant reçoit n’est pas seulement un métier. Il reçoit — ou ne reçoit pas — des terres, de l’argent, des outils, des relations, une place dans une exploitation familiale et des possibilités d’établissement. Et lorsqu’il ne reçoit pas suffisamment pour travailler pour son propre compte, il peut devoir travailler pour autrui.
À cela s’ajoute le mariage.
Dans une société où la terre, le logement et les moyens de production jouent un rôle considérable, épouser quelqu’un signifie aussi réunir deux situations économiques.
Un mariage peut apporter quelques biens, une dot, des terres ou une possibilité d’installation. Il peut également unir deux personnes qui ne disposent, l’une comme l’autre, que de leur force de travail.
Il serait évidemment excessif de réduire les unions anciennes à de simples opérations économiques. Les sentiments, les proximités géographiques, les familles et les choix individuels existent eux aussi. Mais le mariage a des conséquences matérielles très concrètes.
Le couple forme désormais un nouveau ménage. Il faut se loger, se nourrir, trouver du travail, élever éventuellement des enfants et réunir les ressources nécessaires pour faire fonctionner cette nouvelle unité familiale.
Une petite propriété apportée par l’un des conjoints peut donc faire une différence considérable. Inversement, lorsqu’aucun des deux ne possède de terre ou de capital significatif, le recours au salaire journalier peut s’imposer durablement.
Il faut surtout éviter de tracer une frontière artificielle entre ceux qui possèdent et ceux qui travaillent à la journée.
Au début du XXe siècle encore, les enquêtes bretonnes décrivent des journaliers qui, lorsqu’ils disposent d’un peu d’argent, louent avec leur habitation quelques pièces de terre et pratiquent parfois un petit élevage.29 Ils restent pourtant journaliers.
La possession ou la location d’une petite parcelle ne suffit pas à les transformer automatiquement en cultivateurs indépendants.
Comme nous l’avons déjà vu, le foyer peut fonctionner grâce à plusieurs ressources mêlées : un peu de terre, un animal, quelques produits consommés ou vendus, des journées travaillées chez différents cultivateurs, peut-être une activité exercée par l’épouse.
Puis, selon les années et les étapes de la vie, l’importance relative de chacune de ces ressources peut changer. Un homme peut donc devenir progressivement moins dépendant du salaire journalier sans qu’un événement précis permette de dire : Ce jour-là, il a cessé d’être journalier.
La transition peut prendre des années.
Il reste enfin une difficulté essentielle pour celui qui travaille sur des archives. Les catégories elles-mêmes ne sont pas parfaitement stables.
Les historiens des sociétés rurales mettent en garde contre une lecture trop rigide des intitulés professionnels. Les mots employés varient selon les périodes, les régions et les sources ; une même réalité sociale peut être décrite différemment, tandis qu’un même terme peut recouvrir des situations diverses.
Cela signifie qu’une succession comme journalier → cultivateur → propriétaire n’est pas nécessairement la preuve de trois changements sociaux clairement séparés.
Le premier mot peut insister sur la manière dont l’homme gagne sa vie. Le second sur son activité agricole. Le troisième sur la possession d’un bien. Ces trois réalités peuvent parfois coexister.
Un individu pourrait théoriquement posséder une petite parcelle, la cultiver et continuer parallèlement à travailler à la journée. Selon le document, il pourrait alors être présenté sous l’une ou l’autre de ces qualités.
Voilà pourquoi les changements de profession dans un arbre doivent être considérés comme des pistes à explorer plutôt que comme des conclusions.
Lorsqu’un ancêtre cesse soudain d’être qualifié de journalier et devient cultivateur, la question intéressante n’est pas seulement : À quel moment a-t-il changé de métier ?
Mais plutôt : Que s’est-il passé dans sa vie ?
A-t-il hérité ? S’est-il marié ? A-t-il acheté ou loué des terres ? A-t-il changé de commune ? Sa situation s’est-elle progressivement améliorée ? Ou l’officier d’état civil a-t-il simplement choisi cette fois-ci un mot différent pour décrire une réalité qui n’avait pas beaucoup changé ?
Inversement, lorsqu’un cultivateur devient journalier, il faut regarder si une succession, une vente, une dette, un décès ou un déplacement peuvent expliquer ce déclassement.
L’état civil donne alors le signal. Les autres archives doivent raconter l’histoire.
C’est probablement l’une des leçons les plus utiles que le journalier puisse offrir au généalogiste. Une profession n’est pas une étiquette collée sur un individu pour toute son existence. Elle appartient à une trajectoire. Et cette trajectoire peut monter, descendre, hésiter ou combiner plusieurs activités pendant des années.
Suivre un journalier ne consiste donc pas seulement à le retrouver dans son village. Il faut parfois regarder où il travaille, où il part et pourquoi il se déplace.
Car lorsqu’une amélioration semble impossible sur place — ou simplement lorsque les champs voisins n’offrent plus suffisamment de journées — il reste une autre solution ancienne : aller chercher le travail ailleurs.
Chapitre 7 — Suivre le travail
Le village n’était pas nécessairement tout l’horizon du journalier. Lorsqu’il n’y avait pas suffisamment de journées à proximité, il restait une possibilité : aller là où l’on avait besoin de bras.
Cette mobilité peut surprendre.
L’image d’une France ancienne composée de populations rurales profondément enracinées, passant leur existence entière dans quelques villages voisins, reste tenace. Elle n’est pas entièrement fausse : beaucoup d’hommes et de femmes vivent effectivement dans un espace géographique relativement réduit.
Mais elle ne peut pas être généralisée.
Bien avant l’exode rural du XIXe siècle, de nombreux hommes et femmes se déplacent temporairement pour trouver du travail. Dans les régions montagneuses notamment, les migrations saisonnières et temporaires sont déjà importantes aux XVIIe et XVIIIe siècles. Des hommes descendent vers les plaines ou les villes pendant plusieurs semaines ou plusieurs mois, gagnent de l’argent, puis retournent auprès de leur famille et reprennent le travail de leur exploitation.30
Partir ne signifie donc pas forcément quitter définitivement sa région. Bien souvent, on part précisément pour pouvoir y revenir.
Pour certains ménages, l’agriculture familiale ne suffit pas à assurer la subsistance. Un homme cherche donc ailleurs l’argent qui manque, tandis que l’exploitation, la maison et une partie de la famille restent au village. Ce fonctionnement prend une ampleur considérable au XIXe siècle.
L’Enquête agricole de 1852 estime à environ 880 400 le nombre de migrants agricoles, dont 60 % sont des hommes.31 Le chiffre doit évidemment être manié comme toutes les grandes statistiques du XIXe siècle : il donne un ordre de grandeur plus qu’un comptage parfaitement exact. Mais cet ordre de grandeur suffit.
Nous ne parlons pas d’un phénomène marginal. Des centaines de milliers de personnes circulent à la recherche de travaux agricoles temporaires.
Elles viennent notamment des régions où les petites exploitations ou les ressources locales ne suffisent pas à assurer toute l’année la subsistance du ménage. Pendant quelques semaines ou quelques mois, elles vont proposer leur travail dans les régions où la demande est plus forte, là où les récoltes réclament soudain une quantité considérable de main-d’œuvre.
Le voyage fait alors partie du travail.
Ces déplacements ne se font pas nécessairement au hasard.
Avec le temps apparaissent de véritables circuits de travail saisonnier.
Dans les plaines situées à l’est de l’Île-de-France, les grandes exploitations céréalières attirent ainsi chaque année des travailleurs venus de nombreux départements. Certains arrivent plusieurs mois avant la récolte. Ils peuvent travailler dans la maçonnerie au printemps, participer ensuite à la fenaison, couper les avoines, faire la moisson, reprendre d’autres travaux puis ne repartir qu’à l’automne. D’autres ne viennent que pendant deux ou trois semaines, précisément pour la moisson.32
Les origines sont multiples.
Des travailleurs arrivent de l’Aisne, de l’Yonne, de la Meuse, de la Marne, de l’Aube, de la Côte-d’Or ou encore de la Haute-Marne. Certains suivent même un véritable itinéraire de récoltes, passant successivement par la Champagne, la Brie et la région parisienne.
Le besoin de bras dessine ainsi une géographie particulière. La récolte n’arrive pas exactement au même moment partout. En suivant sa progression, certains travailleurs peuvent multiplier les périodes d’emploi.
Et les déplacements sont parfois suffisamment nombreux pour nécessiter une organisation adaptée. Depuis l’Yonne, au XIXe siècle, plus de deux mille hommes et femmes se rendent vers les grandes régions céréalières de Seine-et-Marne et des environs de Paris ; des bateaux sont même spécialement affrétés pour transporter ces travailleurs saisonniers.
L’image mérite que l’on s’y arrête ! Des hommes, des femmes, des groupes entiers prennent la route ou embarquent pour quelques semaines. Non pas pour émigrer définitivement, mais pour moissonner. Puis rentrer chez eux.
Cette population mouvante est pratiquement invisible dans un acte d’état civil.
Un homme peut se marier dans son village, y faire baptiser ou déclarer ses enfants, y mourir plusieurs décennies plus tard et pourtant avoir parcouru chaque année des dizaines, voire des centaines de kilomètres pour travailler.
Son arbre généalogique donne l’impression d’une grande stabilité géographique. Sa vie professionnelle peut avoir été beaucoup plus mobile.
Ces migrations répondent d’abord à une nécessité économique. Pour de nombreuses populations rurales modestes, les revenus tirés de la petite exploitation ou du travail local sont insuffisants. La migration temporaire devient alors, dans certaines régions, une ressource supplémentaire, comparable à une activité artisanale exercée en complément de l’agriculture.33
Le raisonnement du ménage est assez simple. Il faut nourrir plusieurs personnes avec une quantité limitée de terre et de travail disponible. Lorsqu’un membre du foyer part, son absence réduit temporairement les besoins sur place tandis que lui cherche ailleurs un salaire qu’il pourra rapporter.
L’objectif n’est donc pas nécessairement de changer de vie. Il peut être beaucoup plus modeste : faire tenir celle que l’on possède déjà. Cette distinction est importante.
Nous avons tendance à regarder les migrations à travers leur destination : quelqu’un quitte un village pour Paris, Lyon ou une autre région.
Pour le migrant saisonnier, le centre de gravité peut pourtant rester entièrement dans le village de départ. C’est là que se trouvent sa femme, ses enfants, quelques terres, une maison ou simplement la communauté à laquelle il appartient.
La ville ou la grande exploitation ne sont que des lieux de travail temporaires.
L’argent doit revenir au pays.
Cette organisation peut même perdurer pendant des années. On repart, on revient. Puis on repart à la saison suivante.
Le mouvement devient une composante normale de l’existence.
Le départ d’un homme ne signifie évidemment pas que la vie du ménage s’interrompt en son absence, bien au contraire. Lorsque les migrations masculines sont importantes, une partie du travail laissé au village repose davantage sur les femmes.
Dans certaines régions montagneuses des XVIIe et XVIIIe siècles étudiées par Abel Poitrineau, les migrations saisonnières donnent ainsi aux femmes une responsabilité accrue dans la conduite des affaires familiales et de l’exploitation pendant l’absence des hommes.
Cela rejoint ce que nous avons vu avec les journalières. L’économie familiale repose rarement sur un individu isolé. Le départ de l’un oblige les autres à réorganiser leur propre travail. Un homme peut rapporter de l’argent plusieurs mois plus tard. Pendant ce temps, il faut continuer à cultiver, nourrir les animaux, entretenir le foyer et prendre les décisions quotidiennes.
La migration ne concerne donc pas seulement celui qui prend la route. Elle transforme également la vie de ceux qui ne partent pas.
Au XIXe siècle, cependant, l’équilibre commence progressivement à changer.
Les migrations saisonnières agricoles restent importantes, mais de nouveaux lieux réclament eux aussi des bras.
Les villes grandissent. Les grands travaux se multiplient. Le réseau ferroviaire se développe. Les usines recrutent.
Pour des populations déjà habituées à quitter temporairement leur village afin de chercher un revenu ailleurs, ces nouveaux emplois représentent une possibilité supplémentaire.
Les chantiers ferroviaires sont particulièrement importants. Leur construction exige une main-d’œuvre considérable : terrassements, transport des matériaux, creusement, pose des voies et travaux de toute nature peuvent employer des hommes recrutés avant tout pour leur force physique.
Dans le même temps, certaines innovations agricoles commencent à réduire les besoins en travailleurs saisonniers. La batteuse à vapeur se développe à partir des premières décennies du XIXe siècle. La faux puis les machines de récolte remplacent progressivement une partie des opérations autrefois effectuées manuellement.
La transformation est lente, inégale et loin d’être immédiate. Mais elle modifie progressivement l’équilibre qui permettait à des milliers de travailleurs de trouver chaque année des journées pendant les grandes récoltes.
La campagne commence donc à offrir moins de travail pour certaines tâches au moment même où les villes, l’industrie et les infrastructures en offrent davantage.
Pour certains migrants, la destination temporaire peut alors devenir une destination permanente.
Un homme part d’abord quelques semaines, puis quelques mois. Il trouve régulièrement du travail dans une ville. Peut-être finit-il par y faire venir sa famille. Peut-être revient-il de moins en moins souvent.
La frontière entre migration saisonnière et exode rural n’est donc pas toujours aussi nette que ces deux expressions le suggèrent. La première peut préparer la seconde.
Celui qui connaît déjà les routes, les lieux d’embauche, les possibilités de logement ou quelques personnes établies en ville ne part pas vers un territoire totalement inconnu.
Une mobilité destinée à maintenir une vie rurale peut progressivement devenir le moyen d’en construire une autre.
C’est là que l’histoire du journalier prend un tournant essentiel.
Pendant des siècles, une grande partie des bras disponibles trouve du travail dans l’agriculture : ils fauchent, ils moissonnent, ils vendangent, ils battent les grains, ils se déplacent lorsque les grandes exploitations ont besoin d’eux.
Puis une nouvelle économie se développe sans faire disparaître immédiatement cette ancienne forme de travail. Elle lui offre simplement d’autres endroits où s’exercer.
Le journalier peut désormais suivre le travail jusqu’aux périphéries industrielles, aux carrières, aux chantiers et aux usines.
Le mot ne disparaît pas avec le départ des campagnes. Il prend le train avec ceux qui les quittent. Et c’est peut-être l’une des transformations les plus importantes de toute son histoire. Car jusque-là, lorsqu’on pensait au journalier, les champs occupaient encore l’essentiel du paysage.
Au XIXe siècle, ce paysage commence à changer. Autour de lui apparaissent les voies ferrées, les faubourgs, les cheminées d’usine, les immeubles en construction et les rues des grandes villes.
Le travail reste parfois payé à la journée. Les bras restent disponibles. La précarité ne disparaît pas nécessairement. Mais désormais, le journalier peut être un homme de la ville.
Chapitre 8 — Des champs aux chantiers et aux usines
Pendant longtemps, le journalier semble appartenir naturellement au paysage rural. Il travaille lorsque les fermes ont besoin de bras, suit parfois les récoltes et complète par ses journées les ressources insuffisantes de son propre foyer.
Puis la France se transforme. Au XIXe siècle, les villes grossissent, les voies ferrées traversent progressivement le territoire, les chantiers se multiplient et l’industrie attire une main-d’œuvre toujours plus nombreuse.
Le journalier ne disparaît pas pour autant : il change de décor.
Le développement du chemin de fer offre un bon exemple de cette transition.
Construire une ligne ferroviaire demande une quantité considérable de travail manuel. Il faut déplacer des terres, creuser des tranchées, établir des remblais, transporter des matériaux, construire des ouvrages et préparer le passage des voies.
Tous ceux qui participent à ces travaux ne sont pas des ouvriers spécialisés.
Les entrepreneurs ont également besoin de nombreux hommes recrutés avant tout pour leur force physique.
Dans les années 1840, les chantiers ferroviaires puisent largement leur main-d’œuvre dans les campagnes environnantes. En 1846, en Anjou, le recensement de la commune de La Cornuaille signale ainsi que de nombreux habitants travaillent temporairement sur la ligne en construction entre Angers et Nantes.34
Deux ans plus tard, dans les Vosges, des ouvriers quittent provisoirement le canton de Rambervillers pour travailler sur le chemin de fer de Paris à Strasbourg avant de revenir chez eux.
La logique ressemble encore beaucoup à celle des migrations agricoles. On part temporairement, on travaille, puis on revient.
Mais les distances commencent à s’allonger.
Les entreprises ferroviaires recrutent progressivement de plus en plus loin et font parfois appel à des intermédiaires chargés de trouver la main-d’œuvre nécessaire. Les salaires proposés peuvent suffire à attirer des ruraux sur des centaines de kilomètres.
Dans la Nièvre, une enquête de 1848 rapporte même les plaintes d’un canton voyant partir une partie de ses ouvriers vers les chantiers ferroviaires parce que les rémunérations offertes y sont deux ou trois fois supérieures à celles disponibles localement.
Pour un journalier habitué à aller là où ses bras ont le plus de valeur, le chantier constitue donc une nouvelle destination possible. Le besoin reste le même : trouver du travail. Mais désormais, ce travail ne se trouve plus nécessairement dans un champ.
Il serait pourtant trompeur d’imaginer une France rurale qui serait soudain devenue industrielle au milieu du XIXe siècle. L’industrie existe bien avant les grandes usines.
Dans de nombreuses régions, des ouvriers travaillent dans de petits ateliers ou même à leur domicile pour des fabricants qui distribuent la matière première et récupèrent ensuite la production. Le textile, notamment, emploie longtemps une main-d’œuvre dispersée dans les villes et les campagnes.35
La mécanisation modifie progressivement ce monde. Certaines tâches qui nécessitaient auparavant de nombreux travailleurs peuvent être réalisées par des machines. De nouvelles concentrations ouvrières apparaissent autour des établissements industriels, tandis que certains métiers sont profondément transformés.
Les contemporains eux-mêmes voient cette mutation.
À Paris, dès les années 1830, l’introduction des machines dans certaines activités provoque l’inquiétude et parfois l’hostilité des ouvriers qui craignent de perdre leur emploi.36 L’industrialisation ne remplace donc pas simplement une ancienne catégorie de travailleurs par une nouvelle. Elle redistribue le travail : elle en supprime certaines formes et en crée d’autres.
Et elle attire dans les villes des travailleurs qui ne possèdent pas toujours les qualifications recherchées. C’est précisément là que le journalier trouve une nouvelle place.
À la fin du XIXe siècle et au début du XXe, la banlieue nord de Paris fournit une image particulièrement saisissante de ce changement. Saint-Denis, Saint-Ouen, Aubervilliers et Pantin deviennent progressivement l’un des grands espaces industriels de l’agglomération parisienne. Vers 1890, ces quatre communes comptent déjà plus d’une centaine d’établissements employant chacun plus de cent ouvriers.37
Les usines attirent des populations venues de régions françaises très diverses, puis de plus en plus de l’étranger. Et parmi elles se trouvent encore des journaliers.
Une étude consacrée aux migrations dans la Plaine-Saint-Denis décrit ces hommes et ces femmes venus grossir les rangs des ouvriers employés à la journée dans les usines.38
Le terme que nous avions rencontré dans les campagnes s’applique désormais à des travailleurs vivant au milieu des machines, de la chaleur et du bruit.
Voilà pourquoi l’équation entre journalier et ouvrier agricole devient définitivement impossible. Un journalier peut moissonner. Mais il peut aussi travailler dans une usine. Et dans les deux cas, le mot inscrit dans les archives peut être exactement le même.
Ce déplacement est essentiel pour comprendre l’évolution du terme. Le journalier n’était pas défini par le champ, mais par la manière dont son travail était engagé.
Tant que cette forme d’emploi existe, elle peut survivre au changement d’économie.
Les campagnes fournissaient des journées. Les chantiers en fournissent. Les usines aussi. Les villes offrent encore bien d’autres possibilités.
Le bâtiment constitue depuis longtemps un grand consommateur de travail journalier. Mais le XIXe siècle transforme Paris à une échelle exceptionnelle : croissance démographique, nouvelles rues, immeubles, réseaux d’eau et d’égouts, gares, puis métro.
Les grands chantiers réunissent une grande variété de travailleurs : terrassiers, maçons, plâtriers, conducteurs, manœuvres et autres ouvriers dont certains effectuent essentiellement des tâches demandant de la force physique.39
La ville a également besoin de bras pour manutentionner des marchandises, transporter des matériaux, entretenir des voies et accomplir une multitude de travaux qui ne nécessitent pas toujours l’exercice d’un métier fortement spécialisé.
Le journalier urbain appartient à cet univers. Et pourtant, lorsqu’il apparaît dans un acte, tout cela reste invisible.
Une adresse parisienne accompagnée du mot journalier ne nous dit pas s’il travaille sur un chantier à quelques rues de chez lui, dans une usine de banlieue, dans une cour, un entrepôt ou ailleurs. Nous savons où il habite. Nous savons comment il est socialement désigné. Mais son lieu de travail peut nous échapper complètement.
C’est précisément ce que montre l’un des journaliers de mon propre arbre généalogique.
Guillaume Lummer vit à Paris dans la seconde moitié du XIXe siècle. Or les documents ne lui attribuent pas toujours la même profession. À un moment de sa vie, il apparaît comme ouvrier chapelier. Plus tard, en 1882, puis encore en 1895, les actes le désignent simplement comme journalier.
Si seul son acte de décès avait été conservé, il aurait été très facile de lire cette profession avec nos habitudes généalogiques et d’imaginer un homme effectuant des travaux agricoles.
Mais Guillaume vit à Paris.
Et surtout, nous savons qu’il avait auparavant exercé un métier parfaitement identifié.
Ce changement de qualification soulève donc davantage de questions qu’il n’apporte de réponses. A-t-il complètement abandonné la chapellerie ? A-t-il connu une période de difficultés professionnelles ? Continuait-il ponctuellement à travailler dans ce secteur tout en acceptant d’autres emplois ? Était-il employé sur des chantiers, dans la manutention ou dans une activité industrielle ?
Les documents dont nous disposons ne permettent pas de le savoir. Et justement, il ne faut pas inventer la réponse.
Guillaume Lummer offre ainsi un exemple presque idéal de ce que signifie le mot journalier dans une recherche généalogique. Il nous apprend quelque chose sur sa situation professionnelle. Mais il ne nous révèle pas son travail quotidien.
Cette ignorance n’est pas une lacune qu’il faudrait absolument remplir par une hypothèse. Elle fait partie de ce que l’archive nous permet — ou non — de connaître.
Le cas de Guillaume montre aussi quelque chose d’autre. Lorsqu’un artisan ou un ouvrier qualifié devient journalier dans les documents, le terme peut signaler une forme de perte de précision professionnelle.
Avant, l’archive disait ce qu’il faisait : chapelier. Maintenant, elle dit surtout comment il travaille : journalier.
Cela peut correspondre à un changement réel de situation. Un homme peut avoir quitté son métier. Une entreprise peut avoir fermé. Une activité peut être en crise. L’âge ou la santé peuvent rendre certaines tâches plus difficiles. Une migration peut également placer un travailleur dans un environnement où son ancienne qualification est moins facilement utilisable. Mais là encore, aucune conclusion automatique n’est possible.
Le journalariat peut représenter un déclassement. Il peut aussi être une solution temporaire. Ou simplement la manière dont l’administration choisit de décrire à ce moment-là quelqu’un dont les activités sont diverses.
L’historien comme le généalogiste doit accepter cette incertitude.
L’usine modifie profondément le travail. Elle rassemble parfois des centaines ou des milliers d’ouvriers. Elle impose ses horaires. Elle organise les tâches autour des machines et d’une production collective. Mais entrer dans une usine ne signifie pas nécessairement acquérir immédiatement la stabilité que l’on associera plus tard au salariat industriel.
Dans les grandes zones industrielles de la périphérie parisienne, une partie de la population ouvrière reste extrêmement mobile. Les arrivées et les départs sont fréquents et certaines familles ne restent que peu de temps dans le quartier.
Cette instabilité ressemble par certains aspects à celle que nous avions rencontrée dans les campagnes. Le travailleur rural suivait la moisson. Le travailleur industriel peut suivre les emplois. Il quitte une entreprise, en trouve une autre, change de quartier, accepte une journée ou une série de journées selon les besoins. Le cadre est nouveau, la fragilité l’est beaucoup moins.
Et plus la France devient industrielle, plus le mot journalier peut donc réunir sous la même appellation des travailleurs dont les existences n’ont presque plus rien en commun.
Un homme peut encore couper les blés dans une campagne. Un autre creuser une tranchée pour une voie ferrée. Un troisième pousser un wagonnet sur un chantier. Un quatrième travailler près d’une machine dans une usine de Saint-Denis. Tous peuvent être journaliers.
C’est peut-être à ce moment que la faiblesse du terme devient la plus évidente. Il avait été utile pendant des siècles pour identifier ceux qui vivaient essentiellement de leur journée de travail. Mais dans une économie où les professions, les industries et les qualifications deviennent toujours plus nombreuses, cette seule information commence à ne plus suffire.
Les administrations veulent progressivement savoir autre chose. Non plus seulement : comment cet homme est-il payé ? Mais : quel est son métier ? Dans quelle industrie travaille-t-il ? Quelle est sa qualification ? Quelle place occupe-t-il parmi les salariés ?
Le journalier n’a pas encore disparu. Mais le monde administratif et social qui finira par rendre son nom moins utile commence à se mettre en place. Et avec lui apparaît peu à peu une autre figure destinée à devenir centrale dans le monde contemporain : le salarié.
Chapitre 9 — Quand le journalier devient salarié
Pendant des siècles, une formule suffit à décrire la relation entre deux hommes : l’un possède du travail à faire. L’autre possède ses bras. Ils s’entendent pour une journée. Puis ils recommencent, ou non, le lendemain.
Cette relation très ancienne ne disparaît évidemment pas avec le XIXe siècle. Mais autour d’elle se construit progressivement quelque chose de nouveau : un droit, des institutions et finalement un statut commun à tous ceux qui travaillent pour un employeur en échange d’une rémunération.
Le journalier va peu à peu être intégré à un ensemble beaucoup plus vaste : celui des salariés.
Lorsque le Code civil est adopté en 1804, notre notion moderne de contrat de travail n’existe pas encore véritablement. Le texte parle notamment du « louage des gens de travail qui s’engagent au service de quelqu’un ».40 L’expression est révélatrice. Le travail est encore pensé à travers la notion de louage. L’individu met sa capacité de travail au service d’un autre contre rémunération, de la même manière que le Code civil organise différents contrats portant sur des choses, des services ou des ouvrages.
Le journalier entre parfaitement dans cette logique. Il loue sa force de travail. Mais la relation entre celui qui commande et celui qui travaille est profondément déséquilibrée.
L’ancien article 1781 du Code civil en fournit un exemple particulièrement frappant. Lorsqu’un conflit opposait le maître et le travailleur au sujet des gages, de leur paiement ou des avances versées, le texte accordait une valeur privilégiée à la parole du maître.
En d’autres termes, dans certaines contestations salariales, la parole de l’employeur pesait juridiquement plus lourd que celle de l’ouvrier. Cette disposition resta en vigueur jusqu’en 1868.41 Elle appartient à un monde dans lequel la relation de travail est encore très éloignée de celle que nous connaissons aujourd’hui.
Le travailleur ne dispose pas d’un ensemble général de protections lui garantissant une indemnisation lorsqu’il se blesse, un revenu lorsqu’il vieillit ou une assurance lorsqu’il tombe malade.
Pendant une grande partie du XIXe siècle, perdre sa capacité de travail demeure donc une menace considérable. Et pour celui qui vit précisément de ses journées, cette menace est immédiate. Si les bras ne travaillent plus, les journées ne rapportent plus rien.
Le XIXe siècle est pourtant une période de transformation. L’industrialisation rassemble toujours davantage d’ouvriers dans les mêmes établissements. Les accidents deviennent plus visibles. Les conflits du travail se développent. Les syndicats finissent par être autorisés. Les salariés deviennent un groupe social que l’État ne peut plus seulement considérer comme une addition de relations privées entre un maître et un travailleur.
La relation de travail commence progressivement à relever d’un droit spécifique.
Une étape particulièrement importante est franchie avec la loi du 9 avril 1898 sur les accidents du travail. Pour les travailleurs entrant dans son champ d’application, il n’est désormais plus nécessaire de démontrer, comme auparavant, une faute de l’employeur pour obtenir réparation d’un accident survenu du fait du travail. La loi organise un régime spécifique d’indemnisation du risque professionnel.42
Ce système ne couvre pas immédiatement tous les travailleurs français de manière identique, et son champ sera progressivement étendu. Mais le changement de logique est immense. L’accident du travail n’est plus seulement le malheur personnel d’un homme qui ne peut plus vendre ses journées. Il devient un risque lié au travail dont la prise en charge commence à être organisée juridiquement.
Pour le journalier, cette évolution touche au cœur même de sa condition. Pendant des siècles, sa sécurité reposait largement sur son corps. Tant qu’il pouvait travailler, il pouvait espérer gagner une journée. Lorsqu’il ne le pouvait plus, sa famille, quelques économies, la charité ou les secours locaux devaient éventuellement prendre le relais.
À la fin du XIXe siècle et au début du XXe, ce monde commence lentement à changer.
Le vocabulaire juridique évolue lui aussi.
La Cour de cassation rappelle que l’expression « contrat de travail » n’apparaît encore que timidement dans le premier Code du travail et de la prévoyance sociale issu de la loi du 28 décembre 1910. Le droit continue longtemps à employer de préférence l’ancienne notion de louage de services.43
Le changement de mots n’est pourtant pas anodin. Parler d’un contrat de travail revient progressivement à reconnaître une relation particulière entre celui qui emploie et celui qui travaille.
Au cours du XXe siècle, le droit construit autour de cette relation une notion devenue fondamentale : la subordination juridique. Le salarié ne se définit plus simplement comme quelqu’un qui vend une journée ou réalise une tâche. Il travaille pour le compte d’un employeur qui organise son activité, lui donne des directives et contrôle son travail. Cette définition permet de réunir sous une même catégorie juridique des personnes exerçant des métiers extrêmement différents.
Un maçon, un employé de bureau, un ouvrier d’usine, un manutentionnaire, un salarié agricole. Ils ne font pas le même travail. Mais ils peuvent partager la même position : travailler pour un employeur contre rémunération.
Le vieux journalier commence alors à être absorbé par une catégorie beaucoup plus large que lui.
Cette transformation juridique s’accompagne lentement de nouvelles protections.
La loi du 5 avril 1910 institue les Retraites ouvrières et paysannes, premier système interprofessionnel de retraite destiné notamment aux salariés modestes de l’industrie et de l’agriculture.44 Le dispositif est imparfait, contesté et encore très éloigné de notre système contemporain. Mais son principe est profondément nouveau.
La prise en charge de la vieillesse d’un travailleur ne dépend plus exclusivement de ce qu’il a réussi à économiser, de ce que possèdent ses enfants ou de l’assistance réservée aux indigents. Le travail salarié commence ainsi à ouvrir des droits pour le jour où l’on ne pourra plus travailler.
Dans les décennies suivantes, le mouvement s’étend. Les lois de 1928 et 1930 sur les assurances sociales développent une protection obligatoire contre plusieurs grands risques de l’existence, notamment la maladie, la maternité, l’invalidité et la vieillesse, avec des modalités qui évoluent et diffèrent encore selon les catégories de travailleurs.45
Pour comprendre l’importance de cette évolution, il suffit de revenir à notre journalier du siècle précédent. Son existence économique dépendait d’une question : Trouvera-t-il du travail demain ? Puis d’une autre : Sera-t-il physiquement capable de l’accomplir ?
Progressivement, le salariat moderne tente de construire des réponses collectives aux conséquences de ces incertitudes. Il ne les fait évidemment pas disparaître. Mais le risque de maladie, d’accident ou de vieillesse cesse peu à peu de relever de la seule sphère familiale.
Après la Seconde Guerre mondiale, les ordonnances des 4 et 19 octobre 1945 donnent naissance au système français de Sécurité sociale, avec l’ambition de généraliser progressivement la protection et de rassembler les différents risques sociaux dans un cadre beaucoup plus large.46
En un siècle et demi, le monde a profondément changé.
Le travailleur qui, au début du XIXe siècle, louait presque seul sa force de travail face à son employeur entre progressivement dans un système où sa condition de salarié lui ouvre des droits collectifs.
Le chemin est loin d’avoir été linéaire. Tous les travailleurs n’ont pas bénéficié des mêmes protections au même moment. L’agriculture suit une trajectoire particulière. Des professions restent longtemps moins couvertes que d’autres. Et aucune loi n’abolit la précarité. Mais quelque chose de fondamental s’est produit : le travailleur n’est plus seulement celui qui possède ses bras. Son travail lui donne désormais aussi un statut et des droits.
On pourrait être tenté de faire disparaître notre journalier à ce moment de l’histoire. Ce serait trop rapide.
En 1946, le mot demeure parfaitement vivant dans l’administration française.
Le bulletin individuel du recensement réalisé dans la nuit du 9 au 10 mars demande à chaque personne d’indiquer précisément la profession qui occupe la majeure partie de son temps. Et parmi les exemples proposés aux agriculteurs figurent encore : propriétaire exploitant, fermier, métayer, journalier agricole, domestique de ferme. Le journalier agricole existe donc toujours comme catégorie reconnue par le recensement de 1946.47
Mais le reste du questionnaire montre en même temps pourquoi son ancien monde est en train de disparaître. L’administration ne veut plus seulement savoir que quelqu’un travaille. Elle veut une réponse précise et détaillée.
Un ouvrier doit indiquer exactement sa spécialité et son métier. Le questionnaire demande ensuite sa situation dans la profession : patron, fermier, aide familial, employé, fonctionnaire, ouvrier, apprenti, indépendant… Puis il s’intéresse à l’établissement dans lequel la personne travaille et à la nature de son activité.
Autrement dit, le recensement cherche désormais à distinguer plusieurs dimensions que le vieux mot journalier mélangeait facilement : ce que l’on fait, pour qui on le fait, dans quel secteur on travaille et quelle position on occupe.
Le contraste est remarquable. Au XVIe siècle, journalier pouvait pratiquement suffire : cet homme travaille à la journée. Quatre siècles plus tard, l’administration française veut savoir beaucoup plus.
Cette évolution devient encore plus claire quelques années après la guerre.
En 1954, l’Insee conçoit sa première nomenclature des catégories socioprofessionnelles, les CSP. L’objectif n’est plus de ranger les individus selon un seul critère. La classification tient compte du métier exercé, de l’activité économique, de la qualification, de la position hiérarchique et du statut professionnel.48
Cette manière de décrire le monde du travail est presque l’exact inverse de ce que permettait le mot journalier.
Journalier disait énormément sur la dépendance économique d’un individu, mais très peu sur son métier.
La statistique moderne veut précisément croiser les deux.
Un travailleur devient ouvrier. Puis ouvrier qualifié ou non qualifié. Il appartient à une industrie particulière. Il occupe une position déterminée dans l’entreprise.
Le mot journalier n’est pas interdit. Personne ne décide officiellement qu’il doit disparaître. Il devient simplement de moins en moins utile pour décrire à lui seul la société du travail.
Et dans l’agriculture elle-même, d’autres expressions s’imposent progressivement : salarié agricole, ouvrier agricole, saisonnier.
La journée de travail n’a pas disparu non plus. Un salarié peut encore être payé selon un taux journalier. Des travailleurs saisonniers continuent d’être embauchés pour quelques jours ou quelques semaines. Des emplois précaires subsistent. Mais être payé à la journée ne constitue plus nécessairement une identité professionnelle suffisante.
C’est peut-être ainsi que le journalier disparaît véritablement. Pas par une loi, pas à une date précise. Pas parce que personne ne travaille plus jamais à la journée. Mais parce que le monde finit par demander davantage d’informations que ce mot ne peut en fournir.
Pendant plusieurs siècles, il avait permis de reconnaître immédiatement une position sociale : vivre en vendant ses journées. Puis le salariat, les qualifications, les branches professionnelles, le droit du travail et la protection sociale ont progressivement produit un autre vocabulaire.
Le journalier s’efface derrière l’ouvrier agricole, le manœuvre, le terrassier, le manutentionnaire, l’ouvrier d’usine et tous les autres travailleurs dont les archives cherchent désormais à préciser le métier. Le mot devient ancien. La réalité qu’il décrivait, elle, ne disparaît pas entièrement.
Car derrière la protection du salarié moderne demeure une question que les journaliers auraient parfaitement comprise : que devient celui dont l’existence dépend du travail qu’un autre accepte de lui donner ?
Chapitre 10 — Relire nos actes autrement
À la fin de ce parcours, revenons à notre point de départ.
Un acte, quelques lignes, un nom, un âge, un domicile. Puis cette mention : Journalier.
Au début, le mot semblait presque suffire à lui seul. Il ressemblait à une profession parmi d’autres.
Après tout ce que nous venons de voir, il apparaît désormais autrement.
Il ne nous dit pas précisément ce que faisait cet homme ou cette femme. Il ne nous dit pas toujours où il travaillait. Il ne nous dit pas combien de jours il était employé dans l’année. Il ne nous dit pas s’il possédait quelques terres, une maison ou des animaux. Il ne nous dit pas s’il avait exercé auparavant un métier plus spécialisé. Il ne nous dit même pas nécessairement s’il le sera encore quelques années plus tard. Mais il n’est pas pour autant vide de sens.
Bien au contraire.
Lorsqu’un acte ancien qualifie quelqu’un de journalier, nous savons d’abord que son travail est défini par la journée. Cela nous place généralement dans un monde où l’individu ne tire pas l’essentiel de sa position d’un métier fortement identifié ou d’une exploitation suffisamment importante pour fonctionner seule.
Il dépend, au moins en partie, du travail effectué pour les autres.
Dans les campagnes, cela peut signifier participer aux labours, aux fenaisons, aux moissons, aux vendanges ou à une multitude d’autres travaux.
Dans les villes, le même homme peut être employé sur un chantier, dans une usine, pour transporter des matériaux, effectuer de la manutention ou accomplir toutes sortes de tâches dont l’état civil ne conserve aucune trace.
La mention journalier permet donc souvent de situer une personne parmi ceux qui vivent, au moins en partie, de leur travail pour autrui.
Elle peut aussi suggérer une certaine fragilité. Celui qui vit de ses journées dépend du nombre de journées disponibles. Le travail peut varier avec les saisons. Il peut disparaître pendant certaines périodes. Il peut imposer des déplacements. Il peut obliger plusieurs membres du foyer à participer à l’économie familiale. Mais même cette fragilité ne doit pas devenir une conclusion automatique.
Un journalier peut posséder quelques biens. Il peut disposer d’un jardin, d’un logement ou de parcelles. Il peut connaître une situation légèrement plus confortable que celle d’un autre journalier habitant quelques villages plus loin. Et il peut même être en train de progresser socialement.
Le mot permet donc de poser des questions. Il ne permet pas toujours d’y répondre.
Le premier piège est probablement le plus fréquent : journalier ne signifie pas automatiquement ouvrier agricole.
Pour un homme vivant dans une petite commune rurale au XVIIIe siècle, le travail agricole est évidemment une hypothèse très vraisemblable. Mais ce n’est qu’une hypothèse tant que d’autres documents ne viennent pas la confirmer.
Et plus on avance dans le XIXe siècle, plus la prudence devient indispensable.
Un journalier vivant à Paris, Lille, Lyon ou dans une banlieue industrielle peut avoir un quotidien qui ne comporte absolument aucun travail agricole.
Guillaume Lummer en fournit un bon exemple. À Paris, il avait auparavant été désigné comme ouvrier chapelier avant que les actes ne le présentent plus tard comme journalier. Si nous ne connaissions que cette dernière mention, nous pourrions être tentés de lui attribuer un travail que les archives ne prouvent absolument pas.
Ce que nous savons est plus modeste.
À la fin de sa vie, l’état civil le considère comme journalier. Ce qu’il fait réellement de ses journées nous échappe. Et il faut accepter cette limite.
La généalogie devient fragile dès que l’on commence à combler les silences des archives avec des images qui semblent vraisemblables.
Un ancêtre journalier n’était pas forcément un homme marchant derrière une charrue. Une journalière n’était pas forcément une moissonneuse. Un homme de peine n’était pas nécessairement sans aucune compétence. Un travailleur qualifié de journalier n’était pas forcément pauvre au même degré qu’un autre portant exactement le même titre.
L’histoire sociale permet de donner un cadre. Elle ne doit jamais fabriquer une biographie.
La première chose à faire lorsqu’un ancêtre apparaît comme journalier est donc extrêmement simple : chercher les autres actes.
Quelle profession porte-t-il lors de son mariage ? Comment est-il désigné à la naissance de ses enfants ? Et au mariage de ces derniers ? Que dit son acte de décès ?
Quelques documents espacés de plusieurs années peuvent révéler une trajectoire que la consultation d’un seul acte aurait complètement masquée.
Un homme peut passer de domestique à journalier. Puis de journalier à cultivateur. Un autre peut être artisan pendant une grande partie de sa vie avant d’apparaître finalement comme journalier. Une femme peut être déclarée sans profession dans certains actes et journalière dans un recensement.
Ces variations ne sont pas des incohérences à corriger. Elles constituent parfois l’histoire elle-même.
Elles peuvent signaler une installation, un héritage, un déclassement, un changement de région, le vieillissement, une crise professionnelle ou simplement une activité plus difficile à résumer par un seul mot.
La chronologie des professions mérite donc d’être étudiée presque comme celle des domiciles.
Le lieu est tout aussi important.
Un journalier dans un village de grande culture céréalière n’évolue pas dans le même environnement qu’un journalier vivant dans un faubourg industriel. Il faut donc regarder la commune, son économie, les cultures locales, les exploitations présentes, la proximité d’une ville, les usines éventuelles, les carrières, les ports, les grandes voies de transport.
Un intitulé professionnel très vague peut devenir beaucoup plus parlant lorsqu’il est replacé dans son environnement. Un journalier vivant près de grandes exploitations céréalières peut effectivement trouver une partie de ses journées pendant les récoltes. Pour un autre installé dans une commune industrielle, l’hypothèse d’un emploi dans les usines ou les chantiers environnants devient plus vraisemblable.
Mais là encore, le contexte fournit des possibilités, pas des certitudes. Il permet de comprendre le monde dans lequel l’individu cherche du travail, mais pas nécessairement l’endroit précis où il s’est présenté chaque matin.
Il faut aussi détourner les yeux de l’individu pendant un moment : Que fait son épouse ? Quels métiers exercent ses enfants ? Vit-il avec d’autres membres de la famille ? Possèdent-ils des terres ? Certains deviennent-ils domestiques ? D’autres artisans ? Un fils quitte-t-il le village pour une ville industrielle ? Une fille est-elle déclarée journalière à son tour ?
Ce sont parfois ces trajectoires familiales qui permettent de comprendre la position du foyer. Une succession de journaliers sur plusieurs générations peut indiquer le maintien durable d’une condition sociale modeste. Mais elle peut aussi cacher des différences importantes entre les individus. Et lorsqu’une génération change soudainement de profession, cela peut signaler un événement digne d’être recherché.
Les familles ne se déplacent pas seulement géographiquement. Elles peuvent aussi se déplacer dans la société.
L’état civil n’est finalement qu’une porte d’entrée. Lorsqu’un journalier attire particulièrement l’attention, d’autres sources peuvent permettre d’aller plus loin.
Les recensements de population peuvent montrer la composition du ménage, les professions déclarées à quelques années d’intervalle et parfois les employeurs ou les lieux de travail selon les périodes.
Les archives notariales peuvent révéler une acquisition, une vente, un bail, un contrat de mariage ou une succession.
Un inventaire après décès peut nous faire entrer dans le logement et donner une idée des biens possédés.
Les matrices cadastrales peuvent révéler la possession de biens immobiliers.
Les listes électorales, lorsqu’elles existent et sont pertinentes, peuvent apporter d’autres indices sur le domicile et la situation.
Les dossiers militaires renseignent parfois sur la profession au début de l’âge adulte.
La presse peut exceptionnellement faire apparaître un individu à l’occasion d’un accident, d’un fait divers, d’une grève ou d’un événement professionnel.
Aucune de ces sources ne garantit que nous découvrirons ce qu’un journalier faisait précisément le lundi 12 juin d’une année donnée. Mais chacune peut ajouter un fragment. Et parfois, ces fragments suffisent à faire apparaître une trajectoire.
Il reste pourtant une part irréductible d’inconnu. C’est peut-être la chose la plus difficile lorsque l’on commence une recherche généalogique approfondie. Plus on accumule de documents, plus on s’habitue à résoudre des problèmes.
Une date manque : on la cherche. Un lieu est inconnu : on remonte les actes. Une profession intrigue : on cherche les archives du métier. On finit par espérer qu’une recherche suffisamment obstinée permettra toujours de trouver la réponse.
Ce n’est pas le cas.
Pour des millions de journaliers, nous ne saurons probablement jamais ce qu’ils ont fait pendant la majorité de leurs journées. Aucune liste n’a conservé le nom du cultivateur qui les a embauchés pendant trois semaines. Aucun registre n’a noté les jours sans travail. Personne n’a écrit combien de kilomètres ils ont parcourus pour trouver une moisson. Leur salaire n’a peut-être jamais été consigné.
La plupart des gestes qui ont rempli leur vie professionnelle ont disparu sans laisser de trace. Et pourtant, leur travail était partout : dans les récoltes, dans les bâtiments, dans les routes, dans les marchandises déplacées, dans les usines, dans les villes qui grandissaient.
Cette disproportion est frappante.
Ceux dont le travail était nécessaire ont souvent laissé très peu d’archives sur leur travail.
L’état civil nous conserve parfois simplement un mot. Journalier. C’est peu. Mais ce n’est pas rien.
Au XVIe siècle déjà, le journalier était celui dont le travail se comptait en journées. Au XVIIIe siècle, les auteurs de L’Encyclopédie voyaient dans sa misère un problème qui concernait la nation entière.
Dans les campagnes, il travaillait pour ceux qui possédaient les terres et les moyens de les exploiter. Lors des grandes récoltes, il pouvait suivre le besoin de main-d’œuvre à plusieurs dizaines ou centaines de kilomètres. Ses revenus variaient selon la saison, la région, le sexe et le nombre de journées réellement obtenues. Sa femme pouvait être journalière elle aussi. Ses enfants pouvaient commencer très jeunes à contribuer au travail familial. Lui-même pouvait devenir petit cultivateur, ou au contraire tomber dans le journalariat après une période plus favorable.
Puis les chemins de fer, les chantiers et les usines ont offert de nouveaux endroits où vendre ses bras. Le journalier des champs est aussi devenu journalier des villes.
Enfin, le développement du salariat, du droit du travail, des protections sociales et des classifications professionnelles a progressivement rendu cette vieille appellation moins nécessaire.
Le mot s’est effacé.
Mais pendant plusieurs siècles, il a désigné une réalité essentielle : vivre de ce que l’on pouvait gagner en travaillant pour les autres.
Voilà pourquoi une simple mention professionnelle mérite parfois que l’on s’y arrête.
Elle ne permet pas de reconstituer entièrement une existence. Mais elle nous oblige à regarder derrière l’acte. À nous demander comment une famille vivait. Comment elle travaillait. Ce qu’elle possédait. Ce qu’elle risquait de perdre. Et quels choix restaient possibles lorsqu’une journée de travail déterminait en partie le lendemain.
Lorsque je rencontrerai désormais un journalier dans mon arbre, je ne pourrai plus simplement inscrire le mot dans une case et passer à la génération suivante. Je ne saurai peut-être toujours pas exactement ce qu’il faisait.
Mais je saurai au moins ce que ce mot pouvait signifier pour lui.
Centre national de ressources textuelles et lexicales, « Journalier — Étymologie et histoire ». Consulter la notice du CNRTL
Dictionnaire de l’Académie française, 1re édition, 1694, article « Journalier, ere », t. I, p. 611.
Consulter l’édition de 1694
Dictionnaire de l’Académie française, 1re édition, 1694, article « Journée », t. I, p. 611.
Consulter l’article « Journée »
Denis Diderot et Jean Le Rond d’Alembert (dir.), Encyclopédie, ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, t. VIII, 1766, p. 898, article « Journalier ».
Lire l’article « Journalier »
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Centre national de ressources textuelles et lexicales, « Brassier ». Consulter la notice du CNRTL
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« La Plaine-Saint-Denis, un territoire de migrations ouvrières », Hommes & Migrations. Lire l’article sur OpenEdition Journals
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Cour de cassation, « La définition traditionnelle du contrat de travail », Recueil annuel des études 2024. Consulter l’étude de la Cour de cassation
Code civil, ancien article 1781, créé en 1804 et abrogé en 1868. Consulter l’ancien article 1781 sur Légifrance
Loi du 9 avril 1898 concernant les responsabilités dans les accidents du travail. Consulter la loi du 9 avril 1898 sur Légifrance
Cour de cassation, « La définition traditionnelle du contrat de travail », Recueil annuel des études 2024. Consulter l’étude de la Cour de cassation
Loi du 5 avril 1910 sur les Retraites ouvrières et paysannes. Voir la chronologie des assurances sociales sur Vie-publique
Lois du 5 avril 1928 et du 30 avril 1930 sur les assurances sociales. Consulter l’histoire des grands textes de la Sécurité sociale
Ordonnances des 4 et 19 octobre 1945 relatives à l’organisation de la Sécurité sociale et aux assurances sociales. Consulter les grandes dates de la Sécurité sociale
Institut national de la statistique et des études économiques, Résultats statistiques du recensement général de la population de 1946, reproduction du bulletin individuel et de ses notes explicatives. Consulter le document numérisé sur la Bibliothèque numérique de la statistique publique
Institut national de la statistique et des études économiques, « Nomenclature de catégories socioprofessionnelles ». Consulter la définition de l’Insee



